ACTIVITES DE L'ACADEMIE DELPHINALE (GRENOBLE)

 

 

Barthélemy de LAFFEMAS, ministre du commerce d’Henri IV, Fondateur de l’école mercantiliste française

 

Discours de réception (2016) du bâtonnier de Valence Dominique Fleuriot au fauteuil n° 5

 

Il est né à Beausemblant (Drôme) en 1545, et mort à Paris en 1612. Son buste se trouve dans la salle des mariages de la mairie de Beausemblant. Il est issu d’une famille pauvre de laboureurs. Il a eu assez de mérite pour être anobli par Henri IV.

En 1566, il quitte sa famille, et part à l’aventure. Il échoue en Navarre où il rencontre le futur Henri IV. Barthélemy a 21 ans, Henri de Navarre 13 ans. Il est tailleur, puis chaussetier des écuries, tailleur-valet de chambre du roi de Navarre en 1566. Il se convertit au protestantisme. Il monte à Paris avec Henri de Navarre, qui en 1572, part à la conquête de Paris « Paris vaut bien une messe. » Henri, roi de Navarre, devient roi de France en 1589 ; il est sacré roi de France en 1594. Laffemas est valet de chambre ordinaire du roi, « marchand en l’argenterie » du roi de Navarre en 1576, et se lance dans le commerce des étoffes de luxe. Il emprunte, fait de mauvaises affaires et se retrouve en prison pour dettes ; Henri de Navarre devenu roi de France l’en fait sortir. En 1596, il rédige un mémoire où il propose de développer les corporations, de développer les chambres de métiers, de réduire les importations tout en créant des manufactures soutenues par l’Etat. En 1602, le roi crée un Conseil du commerce, et nomme Laffemas contrôleur général du commerce du royaume.

I.  La situation de la France en 1598

Après les guerres de religion qui ont duré 30 ans, et qu’Henri IV termine en 1598 par l’édit de Nantes, la France est en piteux état. La situation du Trésor est mauvaise : les caisses sont vides, alors qu’il faut maintenir une armée et payer les soldats.

Un pays pauvre

Au temps d’Henri IV et de son ami Laffemas, il fait très froid et la France est pauvre. Nous sommes avant les révolutions : -avant la révolution agricole qui, au 18ème par l’introduction des engrais, l’amélioration des techniques agraires, une organisation rationnelle des exploitations, améliorera les rendements, et sera le socle de la révolution suivante. -avant la révolution industrielle, venue d’Angleterre, à partir de 1750, marquée par l’apparition des machines. -avant la révolution alimentaire, dans les années 1650, avec l’apparition de nouveaux légumes. -avant la révolution scientifique qui en France commencera avec Pascal, Descartes.

Ces révolutions vont bouleverser l’activité humaine. Ce sera alors le temps des découvertes, de l’inventaire des ressources, de l’apparition des techniques et de la science.

La situation générale

Il est assez difficile, à l’heure actuelle, de s’en rendre compte. Le formidable enrichissement acquis depuis 1600 en deux vagues successives (1750/1970 et 1970/2016) fait écran et brouille la vision du monde d’alors. Le niveau de vie en 1600 – pour prendre une date commode – est plus proche de celui des Romains sous Jules César 1600 ans auparavant, que du nôtre 500 ans plus tard. Entre Jules César et Henri IV, le niveau de vie aurait doublé. Depuis, il a été multiplié par 30,40, ou 50. Extraordinaire. Il faut bien prendre la mesure de la situation. C’est le temps du « petit âge glaciaire » - qui durera jusqu’à la fin du 19ème siècle, et qui rend la vie quotidienne fort rude. Il fait froid, très froid. On imagine mal l’impact de ces temps froids sur la vie quotidienne, la vie économique et sociale. La société est une société manuelle, rurale, guerrière. C’est l’époque du temps immobile : les notions de progrès, d’expansion sont inconnues. L’économie est une économie de survie, de misère partagée. Il y a une population importante de vagabonds, de mendiants, de va-nu-pieds, de paysans en sabots de bois. Le train de vie de quelques milliers de personnes riches, très riches, ne doit pas faire illusion – relisons La Bruyère – rappelons-nous l’état des campagnes françaises il y a seulement 50-60 ans. L’économie productive se résume à une agriculture prédominante mais très pauvre, à faible rendement. Les engrais ne sont pas encore apparus, qui au 18ème siècle alors seront le socle financier de la révolution industrielle

 

dont l’Angleterre donnera l’impulsion. Les outils aratoires sont sommaires et peu efficaces. La nourriture est à base de céréales, de cueillette et de chasse. La révolution des légumes viendra 50 ans plus tard. Il n’existe pas d’industrie. On parle de proto-industrie ou de pré-industrie. La fabrication de quelques objets se fait dans de petits ateliers en ville puis à la campagne. Le marchand est devenu artisan, le paysan est devenu ouvrier (celui qui fait un ouvrage). Les objets fabriqués sont des produits de première nécessité : d’abord les vêtements, d’où l’importance des étoffes, ensuite les chaussures et ceintures, d’où l’importance des cuirs. Et comme dans une vie, acheter un vêtement, des chaussures, est un évènement rare, et coûte très cher, il est important d’acheter un produit de qualité ; la qualité de l’objet est au centre de tous les débats. Le secteur financier est réduit. Pas de banque. Quelques grands marchands. Il n’existe pas de secteur public au plan économique. L’activité régalienne de l’Etat est réduite.

Au plan commercial, nos principaux clients sont l’Espagne et le Portugal, qui disposent d’importantes réserves en or et argent, venues des Isles (les Amériques) soigneusement pillées. Ils achètent du blé, des toiles. L’Angleterre, petit pays de 5 millions d’habitants alors que la France est riche de 20 millions d’habitants, est le principal débouché des vins de Bordeaux. Nos principaux concurrents sont la Hollande, les Italiens. La Hollande domine le commerce international aussi bien sur la côte Atlantique qu’en Méditerranée. La Hollande a une longueur d’avance : elle transporte, elle produit, elle dispose d’un système bancaire. Elle inonde la France de produits finis.

Nous importons plus que nous n’exportons. La France est un pays continental doté d’une importante façade maritime. Mais entre sa situation continentale et sa vocation maritime, elle n’a su choisir véritablement. C’est bien la défense territoriale, plus que l’aventure sur les mers et océans, qui domine les esprits et les pratiques. Par rapport aux puissances capitalistes qui l’entourent, la France fait figure de pays second, voire sous-développé. Voici qui contraste avec son importance politique.

La situation d’après-guerre

Les guerres de religion furent une catastrophe. C’est le secteur agricole qui s’en est le mieux sorti. Mais il est peu rentable, malgré quelques exportations de blé et de bétail. Le secteur artisanal s’est effondré. La production a diminué des ¾. Tous les pans sont touchés : les draps et les cuirs qui avaient si grande réputation, les fabriques de soieries à Tours et Lyon. Seul le secteur du luxe – vaisselle d’argent de Paris et les serges de Rouen et Dieppe – a résisté.

Quant au commerce, il est exsangue dès lors que le secteur productif est en berne.

Pourtant, les guerres terminées, les entrepreneurs se sont remis au travail, et l’on assiste au redécollage de l’économie. Les résultats enregistrés sont le fruit de l’activité des individus essentiellement. Le rôle de l’Etat est limité, car les moyens de l’Etat sont réduits, fort réduits.

Mais le roi a besoin d’argent, pour payer ses soldats. La guerre coûte cher. La monarchie fut de tout temps à court d’argent. Le roi crée des offices, des privilèges, (la paulette, …) qui créent des rentes de situation. Tout est à vendre : les armées, la justice, etc… Par nécessité, Henri IV s’intéresse à l’économie, et prend le conseil de ses deux amis, le duc de Sully et Barthélemy de Laffemas. Chacun d’eux a une solution.

-  Pour Sully, le vieux compagnon d’armes d’Henri IV, c’est de l’agriculture que viendra la fortune. On connait son propos : pâturage et labourage sont les deux mamelles de la France. Un objectif plus qu’un constat. Henri IV surenchérit en voulant que le paysan puisse mettre chaque dimanche la poule au pot. Ambitieux programme.

-  Laffemas, de son côté, défend le secteur marchand, et donc le secteur de production artisanale. Il faut développer, créer, encourager les ateliers. L’idée est de gagner le maximum d’or et d’argent.

Grâce aux Grandes découvertes, celles des Isles (les Amériques), et la découverte de mines d’or et d’argent dans les Isles, l’Espagne et le Portugal disposent brusquement d’une masse monétaire impressionnante. Ils s’empressent de la dépenser, en achetant à l’étranger. C’est une aubaine pour tous les pays dont profitent la Hollande, les pays d’Allemagne du Nord, la France et l’Angleterre. Il y a des acheteurs, qui peuvent payer. Encore faut-il avoir quelque chose de qualité à vendre. Le nœud du problème se trouve là.

A cette occasion, un débat s’élève. Sully estime que le programme de Laffemas va priver de bras l’agriculture. On connaît le slogan qui a traversé les siècles : l’agriculture manque de bras.

Laffemas se défend habilement. Les paysans ont du temps : ils pourront utiliser leur temps libre. Les ateliers dans les campagnes enrichiront les paysans. De surcroît, il sera possible de recruter une main d’œuvre parmi la masse des vagabonds, voire des condamnés et jeunes délinquants. L’industrie facteur de stabilité sociale est un argument qui aura une longue carrière.

II.  Laffemas, fondateur de l’école mercantiliste

A.  La théorie

Laffemas a relevé que les importations entraînent des sorties d’or et d’argent importantes, ce qui appauvrit la France au profit de l’étranger. Les paiements se font en pièces d’argent et d’or, accessoirement de cuivre. Ces métaux dits précieux sont donc le pivot nécessaire des échanges.

La quasi-totalité de la population n’en possède pas, ou fort peu. Elle n’a que sa force manuelle comme monnaie d’échange, et ce que peut produire chichement une agriculture pauvre. Le troc, l’échange sont la base des relations. L’insuffisance de la masse monétaire, née du lent accroissement de la consommation des pays acquéreurs, ne facilite pas les échanges, d’autant que la manipulation des pièces d’argent, or et cuivre et leur transport sont coûteux, ce qui ralentit leur vitesse de circulation, condition essentielle pour une économie dynamique. L’idée de Laffemas est d’interdire toute sortie d’or, d’établir un protectionnisme strict en faveur des produits français de qualité, d’instaurer un ordre économique dirigiste, notamment par le renforcement des corporations et la création de chambres de commerce.

C’est un régime d’autarcie. Pour Laffemas, c’est le stock d’or d’un pays qui est l’indicateur de sa puissance. Pour l’augmenter, il faut développer le secteur marchand. C’est la théorie mercantiliste. Laffemas jette les fondations de l’école mercantiliste française. Laffemas aura deux bons élèves : Richelieu et Colbert.

En résumé, il faut fabriquer des produits à forte plus-value, donc de qualité, pour pouvoir conquérir la clientèle riche sur le marché intérieur et à l’étranger ; moyennant quoi, le stock de métaux précieux, gage de la puissance d’un pays, augmentera. Cette activité permettra de substantielles rentrées fiscales, permettant à l’Etat de faire face à ses dépenses – croissantes.

Le mercantilisme, c’est faire du commerce, ce qui suppose un outil industriel performant. Cela suppose de s’appuyer sur la classe des marchands, qui ont aussi vocation à devenir des chefs d’industrie. Tout un programme, presque une révolution dans la société d’ordres. Le choix de produits à forte valeur ajoutée est alors imposé par la contrainte industrielle. La société est une société manuelle. Les outils ne sont que l’accessoire de la main habile de l’artisan. Le nombre d’objets fabriqués est nécessairement limité.

Lorsque se répandra la machine, permettant la fabrication d’un grand nombre d’objets par un système répétitif et une cadence croissante de production, les données du problème changeront radicalement. C’est le nombre d’objets que l’industrie pourra fabriquer, qui imposera une nouvelle norme, face à une demande croissante qu’elle stimulera par la baisse des prix de revient. Ce sera la révolution industrielle. Pour l’instant, de manière schématique, la qualité prime la quantité. John Law, 100 ans plus tard, bouleversera le système en introduisant le papier-monnaie et les actions cotées, et en affirmant que la richesse d’une nation n’est pas son stock d’or, mais l’ensemble des activités économiques. Il introduira l’anticipation sur le résultat futur, c'est-à-dire la spéculation. Le système pourrait parfaitement fonctionner s’il n’est pas lié aux monnaies d’or et d’argent, c'est-à-dire qu’il n’y a pas de convertibilité des monnaies papier en or ou argent. C’est d’ailleurs le système actuel où la convertibilité n’existe plus – les Américains ont mis il y a peu le coup de grâce en supprimant la convertibilité du dollar en or, et ainsi affirmé leur suprématie monétaire (qui va coûter cher).

B.  Une nouvelle forme de guerre : la guerre économique

Pour Laffemas, le développement de « l’industrie », favorisant la reconquête du marché intérieur et stimulant les exportations, permettrait d’asseoir la puissance du royaume vis-à-vis de ses voisins. Le commerce, c’est la guerre continuée pacifiquement, une guerre d’argent qui fixe en permanence les soldes des flux monétaires et détermine la hiérarchie des forces et des puissances. La balance monétaire est la mesure de la souveraineté. Sus à la Hollande qui domine le marché ! Cette guerre légitime l’intervention de l’Etat. L’industrie manufacturière et l’Etat ont parties liées, car l’industrie est créatrice de richesses, ce qui génère de rentrées fiscales.

C.  Du rôle de l’Etat

Pourquoi ?

Lorsqu’il réunit le duc de Sully et Barthélemy de Laffemas, la discussion commence par une question essentielle : est-il du devoir de l’Etat d’intervenir pour considérer que même avec des moyens financiers limités, le secteur marchand, est donc dans le système de production ? Est-ce son rôle ? Ne doit-on pas laisser faire les agents économiques dont c’est le métier ? Les trois hommes tombent d’accord pour intervenir. Non parce que ce serait sa vocation première [-qui à l’époque est la protection du royaume par les armées, et à l’intérieur par la justice], mais parce qu’il y a de l’argent à gagner. Le bon roi Henri voit d’un bon œil le redéploiement de l’artisanat, qui alimente le commerce, les exportations, et finalement les caisses du Trésor enrichies des droits et taxes. Le souci du roi est de faire rentrer de l’argent, car il lui faut payer ses soldats et que, si la guerre civile est terminée, il n’en est pas de même sur le front extérieur. Et les soldats coûtent cher.

Comment ?

La question suivante est alors de savoir comment la monarchie peut intervenir. Il n’est pas question de créer dans le monde économique des offices. En revanche, le roi dispose d’un outil fort efficace : la fiscalité, parce que les Français, même s’ils rechignent, sont somme toute bons payeurs. Cette qualité est toujours d’actualité ! Le rôle de l’Etat peut plus subtilement être incitatif. Il indiquera une direction à suivre, et se servira de l’outil fiscal en accordant des subventions et des exemptions, et en accordant des monopoles de fabrication et de commerce. On y ajoute parfois des prêts sans intérêt ou à taux réduit. Et quelques anoblissements stimuleront les ardeurs. Presque une révolution : le roi va-t-il frayer avec les marchands – ce qui en Angleterre est chose normale - ? Reste à savoir quels produits favoriser. Il faut des produits à forte plus-value, et de qualité, c'est-à-dire des produits susceptibles d’être achetés par la clientèle riche, en France comme à l’étranger, clientèle exigeante.

III.  Laffemas, contrôleur général du commerce

A.  Les propositions de Laffemas

Laffemas propose de consulter les agents économiques de la nation, et de les associer à un plan d’ensemble. C’est ainsi que, le 4 novembre 1596, une assemblée de notables, riches commerçants et industriels, est réunie à Rouen pour examiner la situation générale du pays et définir les moyens de sortir de la crise. Laffemas préconise dans son mémoire intitulé règlement général pour dresser les manufactures et ouvrages en ce royaume : -De rendre universel et obligatoire le système des jurandes et maîtrises, qui aura le monopole des métiers, qui les administrera et aura un droit de contrôle et de police, vérifiera les poids et mesures et la qualité des produits. La structure des jurandes sera hiérarchisée : apprentis, compagnons, maîtres qui ont produit un chef d’œuvre. -De protéger l’industrie nationale en interdisant l’exportation des matières premières, et l’importation des objets manufacturés. D’attirer les ouvriers étrangers en leur proposant notamment de les naturaliser. De conduire vagabonds et mendiants à la Maison publique où le travail sera obligatoire. De créer une caisse de secours pour les gens de métier devenus incapables de travailler. Il s’agit d’un plan d’autarcie, supposant l’intervention forte de l’Etat. Le fondement du plan est le travail, ce qui implique une chasse aux oisifs. Richelieu, puis Colbert, reprendront la formule. L’assemblée accepte le projet de Laffemas, et le roi prend en 1597 un édit en grande partie conforme. L’application est difficile car les milieux économiques se montrent réticents. Les merciers de Paris qui vivent des importations, réussissent à obtenir des faveurs pécuniaires. Les soyeux de Lyon se prévalent de privilèges anciens, et obtiennent un sursis d’exécution de l’édit : en 1606, ils sont exemptés.

B.  La création du Conseil du commerce

Face à la réticence des milieux économiques, Laffemas ne se décourage pas. Il utilise la manière douce.

Pour mettre les acteurs économiques de son côté, il entreprend une vaste consultation qui dure 3 ans, de 1598 à 1601. Il met tout le monde d’accord, sauf les merciers bien entendu. Le 13 avril 1601, le roi nomme une commission de 17 personnes qui approuve le projet de Laffemas. En 1602, le roi crée un Conseil du commerce et de l’industrie. Il nomme Laffemas contrôleur général du commerce. Le Conseil du commerce que préside Laffemas, siège de juillet 1602 à octobre 1604, tient 176 séances. Le Conseil du commerce examine tous les projets que lui adressent les particuliers, distribue aides et subventions, et recommande les privilèges à accorder. C’est ainsi que fut encouragée la création d’environ 250 manufactures royales.

C.  Le Louvre, vitrine des arts industriels

Quelle idée de loger au palais du Louvre, près du roi, des artisans d’élite et d’installer leurs ateliers dans une aile du Louvre ! L’idée incongrue avancée par Laffemas séduit le roi Henri. Elle est extraordinaire. C’est une sorte d’école des beaux-arts et arts industriels. Elle est réalisée dès 1600. Le Roi en 1607 accorde à ces artisans le droit (privilège extraordinaire) de travailler et vendre pour le public, à leurs apprentis de s’établir dans tout le royaume sans faire de chef d’œuvre ni prendre les lettres de maîtrise. De quoi exciter la jalousie des corporations. En 1608, le Roi réaffirme les privilèges accordés, sauf à soumettre les orfèvres au contrôle qualité des corporations. Et le 9 janvier 1609, le Parlement, réticent, doit se résigner à enregistrer les lettres patentes en faveur des artistes, inventeurs, et savants distingués. Ils sont 17. Laffemas a aussi l’idée d’installer au Louvre un musée des machines, inventions mécaniques, modèles industriels. Mais le projet n’est pas réalisé. Le Conservatoire des arts et métiers sera créé en 1794 à l’initiative de l’abbé Grégoire.

D.  La réglementation des corporations

Laffemas entend que l’activité économique (pour ce qui concerne le commerce et l’industrie) soit encadrée, réglementée. La vision commune à l’époque est dirigiste ; elle n’est pas du tout libérale (contrairement à une opinion répandue). Il entreprend une réorganisation des corporations, avec un succès limité, et a l’idée de créer des chambres de commerce (qui détiennent une parcelle d’autorité publique). La première est fondée en 1599 à Marseille, la seconde en 1601 à Rouen et à Paris. En hommage, la chambre de commerce et d’industrie de Valence prendra plus tard le nom de Barthelemy de Laffemas.

  1. IV.   Les réalisations industrielles

A.  L’artisanat/industrie de la soie

C’est sur la sériciculture que Laffemas fait porter ses efforts. Laffemas connait bien le négoce des étoffes et de l’argenterie. Le roi Henri apprécie les beaux vêtements, notamment les soieries. La soie est un tissu magique. Le hasard fait qu’un Ardéchois de Villeneuve de Berg où Laffemas avait de la famille, Olivier de Serres, se rend à Paris en 1599. Agronome et agriculteur de talent, il écrit un traité sur la cueillette de la soie en 1559 et un traité d’agriculture en 1600 que Laffemas remet au roi, qui est enthousiasmé.

Un plan élaboré : Il s’agit d’introduire la soie jusqu’au cœur du royaume. 5 000 mûriers sont plantés aux Tuileries, dans le parc de Madrid, à Fontainebleau. Puis Laffemas fait venir 60 000 pieds du Languedoc pour les planter dans les jardins de Paris. Le mûrier devient à la mode. Même Sully en plante dans son domaine. En 1602, un mandement ordonne la création dans chaque paroisse d’une pépinière, d’une mûreraie, d’une magnanerie.

L’intervention du Conseil du commerce dans le circuit économique

Le Conseil tente une incursion directe de l’Etat dans le circuit économique. Laffemas achète des graines et plants pour les répartir à Paris, Lyon et Tours dans les paroisses. L’Etat achètera la soie aux entrepreneurs, aidés par des experts. C’est un échec, dû aux retards des entrepreneurs et à une mortalité élevée des vers à soie. Mais il faut souligner cette intervention de l’Etat, une première.

Clergé et noblesse

Laffemas essaye de gagner l’appui de la noblesse. Il rédige un mémoire en 1603. Il fait valoir que ce n’est point déroger à la condition de noble que de faire l’élevage des vers à soie et produire des soieries, de faire du commerce, de se lancer dans l’aventure artisanale. Il propose à ce sujet le modèle de l’Italie ; il aurait pu ajouter l’exemple de l’Espagne et de l’Angleterre. Mais il n’est pas entendu, sauf de la haute noblesse qui s’affranchit des préjugés. Laffemas essaye aussi de gagner l’appui du clergé fort influent dans le monde paysan, et grand propriétaire foncier. Il rédige un mémoire à son endroit en 1605. Mais le clergé estime ne pouvoir favoriser une industrie de luxe contraire à l’enseignement de l’Eglise. Quel dommage !

Les réalisations

-  À Paris, l’atelier de Sainctot. En 1602, Laffemas prend sous sa protection l’atelier à Paris de Sainctot, auquel il réussit à associer le contrôleur de l’artillerie et le fermier général des aides. Le roi anoblit Sainctot, auquel sont accordés exemption, monopole, un prêt de 180 000 livres remboursable à hauteur de 150 000 livres seulement. En 1604, Laffemas fait construire un bâtiment Place Royale pour abriter les ateliers.

-  En Province, Laffemas se préoccupe aussi de créer des manufactures ailleurs qu’à Paris. C’est le cas à Mantes avec Noël Parent en 1603 pour la fabrication de crêpes, façon Bologne et soieries, à Troyes, avec Etienne Parent pour la fabrication de satins de Bruges et de cafards Damas. Ils obtiennent les mêmes avantages que Sainctot. Et encore, en 1604, avec un sieur Barthélemy à Arles pour des étoffes, soieries et brocarts, et avec Charles Benoit à Rouen pour des soieries. La sériciculture est introduite en 1604 dans le Poitou, en 1605 dans le Berry et la Bourgogne.

La région lyonnaise est le centre le plus important de la fabrication des soieries. Le lyonnais Claude Dangon en vante le métier à la tire, améliore la fabrication des riches étoffes façonnées qui feront la richesse de Lyon, introduit les velours taffetas. Les consuls de Lyon lui apportent leur soutien. Ses concitoyens reconnaissants (une fois n’est pas coutume) lui font un don important en 1605.En 1607, il obtient le titre de « maître ouvrier du Roi » en draps d’or, d’argent et de soie. Il y a une rue Dangon à Lyon dans la presqu’île. Claude Dangon est un industriel dynamique.

L’essoufflement

Et puis, l’enthousiasme retombe. Il semble que le roi se soit quelque peu découragé et a d’autres préoccupations. En 1615, les manufactures parisiennes ont disparu. Il reste cependant une sériciculture active, dynamique dans les régions de Lyon (jusqu’en Ardèche) et Tours – promise à un grand avenir. L’élan est malgré tout donné.

B.  Les autres secteurs

Mais il y avait d’autres secteurs dans lesquels Laffemas intervient activement.

Les draps. L’industrie drapière (fabrication et teinture) fut très active avant les guerres de religion. Elle était exportatrice dans toute l’Europe. Elle était bien plus importante que l’industrie des soieries.

Cependant elle ne suffisait pas à la consommation nationale. Il fallait importer d’Angleterre des draps courants et d’Italie et Flandres des draps de luxe. Les guerres de religion lui portèrent un coup sévère ; à Paris le nombre de draps teints est tombé de 600 000 à 100 00. Le secteur n’obtient pas du roi le même soutien que l’industrie de la soie. Les audacieux font défaut. Toutefois, Laffemas favorise la création d’une manufacture de toiles fines à Rouen et à Troyes en 1606. Elle obtient des avantages considérables. Mais en 1610, l’établissement de Troyes parait ne plus exister.

Les tapisseries. L’industrie des tapisseries qui ornent églises, quelques châteaux et palais, est en pleine décadence. Mais elle va renaître et connaître un vif essor. En 1597, Laffemas établit à Paris rue Saint Antoine une manufacture dirigée par Girard Laurent, auquel sera associé plus tard Maurice Dubout. En 1603, la manufacture est transportée au Louvre. Leurs tapisseries, de haute lice, sont renommées. A la fin du 17ème siècle, la manufacture sera transférée aux Gobelins.

Laffemas est aussi le fondateur de la manufacture des Gobelins. Depuis quelques temps, il songeait à attirer des tapissiers flamands. Deux artistes répondent à ses avances, Marc de Comans et François de la Planche, qui fabriquent des tapisseries de basse-lice (c’est la disposition sur le métier qui permet de distinguer haute et basse lices). Ils peuvent s’installer dans la maison des Gobelins. Le roi leur accorde monopole, prêt, exemption fiscale, les anoblit en 1607, et leur maintient un soutien constant. Laffemas écrit en 1609 un mémoire où il insiste sur tous les avantages qu’apportent les Flamands.

Laffemas est également à l’origine de la manufacture de la Savonnerie. Pour fabriquer des tapis façon d’Orient selon le projet de Jean Fortier, Pierre Dupont obtint, le 4 janvier 1608, un logement et un atelier sous la galerie du Louvre. La mort d’Henri IV mit en péril l’entreprise. Pierre Dupont saura faire appel à Louis XIII. En 1627, l’atelier déménage dans la maison de la Savonnerie.

Les verreries. Venise détient le secret des verreries. Le duc de Nevers, Italien d’origine, propose de relever l’art italien des verreries. Laffemas attire deux milanais Vincent Busson et Thomas Bartholus, qui créent à Rouen une verrerie en 1597. Elle périclite ; ils s’associent alors avec Jacques Sarrode, son frère Vincent et son neveu Horace Ponte, qui exploitent des cristalleries à Paris, Nevers et Lyon. Un Français, Jean Maréchal, découvre le secret des verreries comme à Venise. En 1606, il fonde une manufacture à Paris. Toutes ces manufactures prospèrent.

Les faux de Vizille. L’atelier de fabrication de faux à Vizille reçut un monopole limité au Dauphiné, la Provence, le Languedoc, le Lyonnais, le Forez, le Beaujolais et la Bresse.

C.  le commerce

Le réseau de communication intérieur. C’est Sully nommé en 1599 Grand voyeur qui est le maître d’œuvre. On entreprend de réaménager quelques routes qui sont bordées d’ormes, de racheter timidement des péages, de reconstruire des ponts (ouvrages vulnérables en cas de guerre), et d’aménager quelques canaux dont le fameux canal de la Briare. De concert avec Sully, Laffemas concourt à l’amélioration du réseau routier et fluvial, amélioration très limitée compte tenu de l’état du réseau au sortir des guerres de religion, des finances royales pauvres, de l’ampleur de la tâche. Parler de « réseau » est une gageure : des bouts de routes non pavées, des pistes et chemins. Les voies routières sont impraticables et peu sûres, les ponts en ruine. La circulation était encombrée de péages de toutes sortes, vexatoires. Tout ceci renchérit le coût du transport, qui augmente considérablement le prix des produits. Le problème du coût des transports a traversé les siècles : il demeure.

Ni les idées, ni les projets ne manquent ; la vue est hardie. Il s’agit d’assurer les liaisons fluviales entre Marseille et l’Atlantique, Marseille et les pays du Nord. Le plan est toujours d’actualité (voir le projet de liaison Rhin-Rhône). Les projets sont : canal unissant l’Océan à la Méditerranée (le canal du Midi sera réalisé plus tard), canal Seine/Loire, Saône/Meuse, en direction du Nord. Ils ne peuvent être exécutés.

Le plan est trop ambitieux.

Le commerce extérieur. La France est en dehors des grands circuits commerciaux. Le circuit méditerranéen est dominé par Gênes et Venise qui commercent avec Anvers et Amsterdam. Les marchandises sont acheminées vers la Hollande et les pays d’Allemagne du Nord par les routes transalpines, puis par la mer au travers du détroit de Gibraltar, et non par les vallées du Rhône et de la Saône. La fameuse liaison Rhin-Rhône n’est pas réalisée. On y songe. 500 ans plus tard, elle faillit être entreprise mais pour des raisons politiques elle n’a pas été réalisée. Deux occasions manquées ; quel dommage. Ceci n’empêche pas Marseille d’être le port de déchargement des produits venant d’Orient (soie, épices) qui lentement sont expédiés à Lyon, deuxième centre économique du pays après Paris.

Marseille, le port ruiné, se relève et retrouve une activité qui se développe avec constance.

Le circuit atlantique est dominé par la Hollande (Anvers ; Amsterdam). Les Français ne jouent pas grand rôle ; ils dépendent de l’étranger. Cette situation s’explique par des motifs précis : petitesse des navires, insuffisance et mauvais état des ports, et surtout absence d’une marine de guerre capable de protéger les navires marchands qui sont la proie des corsaires et des pirates. En 1594, il n’y a que 5 galères (30 sous Henri II). En 1610, il y en a 10 ; totalement insuffisant. Les Français s’intéressent depuis 50 ans à l’Amérique du Nord, Canada, Acadie, Nouvelle France. Par flottilles de petits bateaux, ils pêchent la morue à Terre neuve.

Le gouvernement encourage la création de grandes compagnies : la compagnie des Indes orientales en 1602, la compagnie des Indes occidentales (compagnie de la Nouvelle France) en 1604. Cette dernière fait le trafic des fourrures et peaux de castor. Comme de telles entreprises nécessitent de réunir des moyens considérables, Laffemas a l’idée de soumettre la marine marchande à une réglementation que mettent au point les négociants des grands ports (Bordeaux, Rouen, Nantes, Marseille). Mais les capitaux manquent, et les compagnies périclitent rapidement. En 1608, Champlain fonde Québec. Mais il n’y a pas de plan de colonisation. Ces pays n’attirent pas les Français. Les émigrants sont principalement des vagabonds, des mendiants, des condamnés, auxquels manquent le goût du travail et l’esprit d’entreprise. Il y a peu d’agriculteurs. L’activité est essentiellement commerciale, et portait sur le négoce des fourrures. Il y a peu de colons. La colonisation, si l’on peut dire, se fait par comptoirs. Il n’y a pas la moindre politique d’occupation. La colonisation est commerciale, et non territoriale. C’est toute la différence avec les Anglais qui occupent massivement le terrain. En Amérique du Nord, en 1750, il y a 1 million d’Anglais contre 100 000 Français à peine. Le rapport de forces place les Français en nette infériorité ; ceci explique en grande partie la perte du Canada au 18ème siècle, et Voltaire ne regrette pas des arpents de neige glacée.

 

Entre le roi, Sully et Laffemas, s’élève un débat sur la politique coloniale, l’expansion au-delà de nos frontières. Sully émet de nettes réserves. Il trouve les conquêtes Outre-Atlantique trop éloignées, trop dispendieuses, et sans commune mesure avec l’esprit français. Le débat sur la question coloniale ne fait que commencer.

 

Laffemas ouvre des négociations avec les Anglais en 1599. Elles durent 7 ans. Au bout du compte, le droit d’aubaine au détriment des Anglais est fortement réduit : cela permet l’importation de draps fort appréciés dans les campagnes, produits de faible valeur que notre industrie ne produit pas en quantité suffisante. Des négociations sont ouvertes également avec la Sublime Porte, le Grand Turc. Les résultats sont très modestes.

 

 

 

Le roi meurt en 1610, assassiné. C’est fini. Laffemas n’est pas reconduit dans ses fonctions. Une autre équipe prend la direction des affaires. Laffemas meurt deux ans plus tard, ruiné.

 

Le résultat objectif sur le plan économique est limité, mais les bases de l’industrie textile sont bien établies. Surtout, il laisse un plan d’ensemble, des idées simples mais fortes – intelligentes- qui seront reprises par les gouvernements suivants, par Richelieu et Colbert. Il a bien mérité de la Patrie.