PUBLICATIONS DE L'ACADÉMIE DE MONTAUBAN, SCIENCES, BELLES-LETTRES, ARTS, ENCOURAGEMENT AU BIEN

 

Ouverture du 

Colloque de Montauban le 19 octobre 2017

                                              

 « L’AXE GARONNE »

 

Philippe Becade

Président de l'Académie de Montauban 

  

                        Madame le maire

                        Madame la vice-présidente du Conseil Régional d’Occitanie,

                        Mesdames et messieurs les élus,

                        Messieurs les présidents des académies,

                        Chères consoeurs et confrères, mesdames messieurs,

 

C’est un grand honneur qui est fait à l’Académie des Sciences, Arts, Belles Lettres et encouragement au Bien de Montauban d’accueillir ce premier colloque interacadémique. Rassurez-vous chers collègues: nous sommes parfaitement conscients que nous le devons beaucoup plus à la situation géographique de notre ville qui a de tous temps constitué un de ses principaux atouts qu’aux mérites pourtant non négligeables de ses académiciens.

Vous êtes chers confrères dans une ville rose, peut-être la plus rose des villes roses. Le poète François Coppée, visitant la ville en compagnie de son ami l’écrivain montalbanais Emile Pouvillon écrivit à son retour : « il semblait ce jour là qu’il ait neigé des roses ».

Je me dois d’emblée, avant de donner la parole à madame Brigitte Barèges qui va ouvrir officiellement ce colloque ainsi qu’aux autorités qui nous font l’honneur d’être présentes, de remercier tous ceux qui nous ont aidé à transformer cette initiative toulousaine en réalisation concrète :  nos confrères bordelais et toulousains, les collectivités territoriales qui nous ont soutenu et les membres du bureau de notre académie qui ont assuré la part ingrate car peu visible de ce type de manifestation.

 

Alors que les Bituriges Vivisques ont fondé Burdigala qui deviendra Bordeaux depuis quatorze siècles, alors que les Tolosates en ont fait de même avec Toulouse à peu près à la même époque, alors que le royaume wisigoth implanté à Toulouse n’est plus qu’un lointain souvenir, alors que la Cantilène de Sainte Eulalie, premier poème écrit en langue romane appartient déjà à l’histoire de la littérature, il n’y a ici au début du XIIe siècle qu’une abbaye, l’abbaye de Saint Théodard, du nom du saint évêque de Narbonne venu mourir sur ses terres natales.

Autour vit un petit peuple d’artisans et de marchands qui entretient avec l’abbé des rapports souvent compliqués sous l’œil attentif d’Alphonse Jourdain, comte de Toulouse.

Alphonse Jourdain est le fils de Raymond IV de Saint Gilles duc de Narbonne et marquis de Provence. Chef de l’armée des provençaux lors de la première croisade il devient comte de Tripoli et décide de demeurer en Terre Sainte. Son épouse Elvire, fille du roi de Castille lui donne un fils prénommé Alphonse qu’on ne saurait baptiser dans une autre eau que celle qui a vu Jean le baptiste donner le baptême au Christ d’où son nom.

Ses rapports avec le duc d’Aquitaine sont franchement mauvais car les ducs d’Aquitaine prétendent avoir des droits sur le comté de Toulouse, droit issus de successions dont la simplicité n’est pas la première des caractéristiques et qui les a entrainés sur la pente dangereuse d’expéditions armées pour la plupart vouées à l’échec mais qui ont engendré une profonde méfiance. La situation devient critique lorsque l’époux de la belle et ambitieuse Aliénor d’Aquitaine monte sur le trône de France.

Bref : les sujets de l’abbé se plaignent, les aquitains sont quelque peu envahissants, alors Alphonse Jourdain décide à la vue de ce promontoire qui domine la vallée du Tarn de créer une ville nouvelle. Cette ville il la dessine avec ses architectes sur un plan orthogonal autour d’une place centrale d’où partent des rues à angle droit limitant des parcelles appelées « moulons » qui seront mises à la vente. En outre, en administrateur prévoyant, il la dote d’une charte signée le 8 octobre 1144. Cette ville nouvelle inaugure une conception urbaine qui fera florès au siècle suivant une fois clos le douloureux épisode de la guerre contre la religion cathare, je veux parler des bastides.

Très vite la ville se développe car elle se voit octroyer des privilèges dans un moment favorable : nous sommes dans une période de réchauffement climatique exempte de famine et d’épidémies, privilèges qui susciteront bien des jalousies. Elle résistera par trois fois aux attaques anglaises menées par Henri II Plantagenet et son fils Richard, le plus souvent à partir de Bordeaux, Aliénor ayant entre temps changé de couche royale. Montauban sera tout de même huit années sous domination anglais suite au désastreux traité de Bretigny de 1360.

Le commerce par voie fluviale prospère. De grandes barques de chêne, les gabarres transportent jusqu’à Bordeaux grains, tissus  ainsi que du vin car une grande partie de la production du vignoble bordelais part vers l’Angleterre alors que le vin de Cahors a les faveurs de la cour de France.

 La greffe de la religion réformée prendra tellement bien que Montauban sera surnommée « la Genève française » ce qui ne plaira pas vraiment  à Richelieu et pas davantage à Louis XIII qui viendra l’assiéger en personne en 1621 et vous avez pu voir sur les murs de l’église Saint Jacques les traces des boulets de l’armée royale.  « La petite république autonome et batailleuse » selon l’expression du géohistorien Pierre Deffontaines résistera victorieusement mais s’inclinera  sept ans plus tard devant Richelieu qui en fera abattre les remparts.

La révocation de l’édit de Nantes en 1685 marquera douloureusement les consciences des montalbanais. Elle se traduira par un exode important et par la construction de la cathédrale actuelle sur le point culminant de la ville symbole architectural de la contre-réforme ainsi que d’une impitoyable mise au pas.

 Peu à peu Montauban voit croître son importance administrative devenant siège de la Cour des Aides, équivalent de notre tribunal administratif et chef lieu de la Généralité de Haute-Guyenne parallèlement à un développement économique considérable favorisé par l’essor du port de Bordeaux premier port de France au XVIIIe siècle.

 En 1730 des érudits fondent une société littéraire présidée par un jeune homme fils du président de la cour des Aides, Jean-Jacques Lefranc de Pompignan. Elève surdoué, fin lettré possédant parfaitement le latin le grec et l’hébreu, il s’est acquis une solide renommée dans le monde des lettres grâce à une tragédie en cinq actes intitulée « Didon » du nom de la princesse fondatrice de Carthage ce qui lui ouvrira les portes de l’Académie française.

Lefranc, protégé du ministre des finances de Louis XV Saint Florentin obtient en 1744 les lettres patentes portant création de l’Académie de Montauban. Conservateur, soutenu par Jean-Jacques Rousseau et donc fatalement maltraité par Voltaire qui l’appelait « le Moïse montalbanais » lui reprochant son refus des codes parisiens et une vanité bien réelle. Lefranc de Pompignan venait de traduire la Bible ce qui inspira à Voltaire un féroce quatrain :

 

            Savez-vous pourquoi Jérémie

            A tant pleuré durant sa vie ?

            C’est qu’en prophète il pressentait

            Qu’un jour Lefranc le traduirait.

 

Comment ne pas rappeler que Jean-Jacques Lefranc de Pompignan est le père biologique d’une citoyenne montalbanaise aujourd’hui célèbre, Marie Gouze plus connue sous le nom d’Olympe de Gouges. Auteur de la « Déclaration des droits de la femme », militant jusqu’à l’échafaud pour l’égalité des sexes, la démocratie, le divorce et la suppression de l’esclavage, elle est à ce jour la grande oubliée du Panthéon.

Nous sommes à la fin du XVIIIe siècle et Montauban compte 26.160 habitants (recensement de 1793 source Insee) pour 62.000 à Bordeaux et 53.000 à Toulouse.

 Le 8 août 1793 un décret de la Convention supprime toutes les académies à l’exception notable de l’Académie des Sciences de Paris en charge de  recherches ordonnées par le pouvoir révolutionnaire. Outre son académie notre ville perd tous ses avantages politiques, administratifs, judiciaires et religieux et devient simple sous-préfecture du département du Lot car il faudra attendre 1808 et la visite de l’empereur pour qu’elle devienne chef-lieu du département nouvellement crée en empruntant aux départements voisins ce qui explique que le Tarn et Garonne soit le plus petit département de France à l’exception du territoire de Belfort et des nouveaux départements de la couronne parisienne.

C’est à un scientifique internationalement reconnu, l’astronome Duc-la Chapelle que notre académie doit sa renaissance et la ville de Montauban dont il sera maire, la création de la bibliothèque municipale.

 

QU’EST CE QU’UNE ACADÉMIE ?

 Contrairement à une opinion très répandue ce n’est pas une simple association à vocation culturelle. Ce n’est pas davantage un club de notables rassemblant les immortels du coin . A ce propos je rappellerai le mot de Jean Cocteau : « Nous sommes immortels mais seulement de notre vivant car après nous nous changeons en fauteuil ! ».

Une académie c’est une compagnie reconnue par les pouvoirs publics, une institution mi-privée mi-publique à fort caractère culturel qui rassemble des femmes et des hommes élus par leurs pairs ayant acquis une certaine réputation dans les domaines des lettres des sciences et des arts mais aussi dans l’industrie le commerce ou le social.

Pour le professeur Vigneaux (Bordeaux) « c’est un creuset, un lieu où l’on triture les connaissances ». Paul Valéry qui ne les aimait pas beaucoup donnait la définition suivante : « Académie : assemblée de gens habiles et influents ».  Les académies se doivent d’être polymathes et s’il existe un grand nombre de sociétés savantes seules trente deux sont reconnues par la conférence nationale des académies sous l’égide de l’Institut de France et beaucoup ont des statuts calqués sur ceux de l’Académie Française. Sous l’Ancien Régime leurs lettres patentes étaient signées du roi : Louis XIV pour Bordeaux (1712) Louis XV pour Toulouse et Montauban (1746 , 1744). En réalité il ne s’agissait là que de la reconnaissance officielle de sociétés savantes existant depuis longtemps.

Ces académies ont en commun d’avoir été supprimées par le décret de la Convention évoqué plus haut. Elles renaîtront sous le Directoire, le Consulat ou l’Empire car nul ne saurait empêcher longtemps l’expression des savoirs.

 

QUEL EST LE RÔLE DES ACADÉMIES ?

 Les académies ont en charge la mémoire collective, véritable ciment des générations. Vivifier les savoirs, redonner vie à un personnage oublié, défendre intelligemment notre langue et au delà tout notre patrimoine géo-historique scientifique et industriel. Ces connaissances doivent être vérifiées avant d’être transmises en faisant la chasse aux « mythologies de l’erreur » selon la formule de Hegel. Parfois même, l’œuvre culturelle nécessite une véritable reconstruction car le cours de l’histoire est jalonné de périodes où le gain culturel a été presque totalement anéanti ne subsistant que dans quelques ruines éparses et notre société se doit d’être particulièrement vigilante en ces temps d’insécurité culturelle où le choc des incultures s’avère encore plus redoutable que celui des cultures.

 Ce savoir nous avons le devoir de le transmettre : «  transmittere », étymologiquement  « passer au-delà » dans le temps comme dans l’espace et donc de le porter à la connaissance de tous par des conférences des publications écrites ou par des colloques comme celui qui nous réunit aujourd’hui. C’est donc bien une mission de service public que nous devons assumer et pour cela nous avons besoin d’aides publiques.

Ces missions réclament une indépendance absolue et ce n’est pas un mince paradoxe si l’on se souvient que Richelieu avait en créant l’Académie Française l’arrière-pensée de contrôler le foisonnement d’idées des salons littéraires et scientifiques. La véritable culture réclame une liberté totale car les domaines de recherche ne peuvent avoir d’autres limites que celles que les chercheurs se fixent eux-mêmes pour des raisons d’éthique. Les régimes totalitaires ne s’y trompent pas quand ils exercent une censure impitoyable .

Le défi est immense car on n’arrive plus à couvrir tous les champs du possible.

L’intelligence artificielle qui se profile aidera-t-elle nos académies à le relever ?

 Mais le savoir par définition nous vient du passé. Il a beau être une valeur sure, dans le domaine scientifique il est potentiellement périmé . Il sert alors de socle à la créativité. Thomas Edison pionnier de l’électricité l’illustre parfaitement quand il affirme : « chacune des deux cents ampoules qui n’ont pas fonctionné m’a appris quelque chose dont j’ai pu tenir compte pour l’essai suivant » ce que le sombre Samuel Beckett traduit par : « échouer, échouer encore, échouer mieux ». (Cap au pire 1991)

Par le passé les académies ont joué un rôle important dans le domaine de la recherche scientifique. Certaines y interviennent encore en décernant des prix à condition bien sur d’en avoir les moyens.

 Au fil des années les académies des différentes régions ont ressenti le besoin de se rapprocher et « frotter leurs cervelles contre celles des autres » pour paraphraser ce cher Montaigne, la géographie déterminant le périmètre de ces rapprochements. Des rencontres bilatérales se sont multipliées entre les académies l’étape suivante étant celle de la tenue de colloques.

Il devenait donc naturel que les académies du Grand Sud Ouest se regroupent pour travailler ensemble autour d’un thème fédérateur et c’est celui de « l’axe Garonne » qui a recueilli les suffrages. La Garonne : un fleuve ni long ni tranquille qui sépare et rapproche et dont nous allons parler tout au long de cette journée sous la houlette des présidents de séances : monsieur Régis Ritz ancien président de l’académie de Bordeaux ce matin et monsieur Olivier Moch président de l’académie de Toulouse pour la séance de l’après-midi.

 

                                              

                                                                       Philippe Becade