PUBLICATIONS DE L'ACADÉMIE D'ARRAS

 

Juillet 2016

Le premier numéro de La Lettre de l'Académie des Sciences, Lettres et arts d'Arras vient de paraitre. Vous pouvez le consulter en cliquant sur le logo ci-dessous.

 

 

 

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Docteur Jean-Pierre DIERS

Président honoraire de l'Académie des Sciences, Lettres et Arts d'Arras

Président de l'A.E.P. "Joie de Vivre" de Bucquoy

 

 

Bucquoy, 25 juin 1916

Les Allemands se débarrassent des bouches inutiles à nourrir.

Centenaire de l'évacuation des populations occupées

 

 

Conférence donnée à Bucquoy le 13 novembre 2016

dans le cadre des activités de l' A.E.P "Joie de vivre"

 

 "A la mémoire de Jean-François Dessenne"



Introduction


En 1914, Bucquoy est un gros bourg de 2150 habitants.

Il y a toujours eu à Bucquoy une activité rurale et industrielle importante. De même les commerces et les services sont bien représentés. Les villages voisins par ailleurs savent pouvoir compter sur Bucquoy. Au cours de la guerre de 1914-1918, le village de Bucquoy va se vider progressivement de tous ses habitants

La place de Bucquoy. A gauche des ateliers et commerces, puis l'école publique de filles et la mairie, l'église. A droite l'école élémentaire de garçons et deux maisons.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le village de Bucquoy avant la guerre de 1914

 

Dès la déclaration de la guerre, tous les appelés quittent Bucquoy : ils sont environ 350, dont 66 ont péri au cours de la guerre. On va déplorer aussi 33 victimes civiles. Puis quand la guerre se rapproche du village, un certain nombre d’habitants vont quitter spontanément les lieux, par peur de l’envahisseur. En grande partie à cause des bruits qui se répandent sur le comportement des Allemands en Belgique.

Au départ du 25 juin 2016, on a compté près de 1300 habitants que les Allemands feront évacuer vers la France libre.  Et ne reviendront, en 1919 et les années suivantes, qu’environ 1000 habitants…

Pourquoi et dans quelles conditions se sont faits l’évacuation et le transfert vers la France libre1 ? C’est ce que nous allons essayer d’expliquer cet après-midi.

Mais je voudrais dire auparavant que si cette évacuation a facilité aux Allemands l’adoption du plan stratégique d’Hindenburg et de Ludendorff, c’est-à-dire le repli du front allemand derrière la ligne que nous appelons la ligne Hindenburg, l’évacuation n’a aucun rapport avec cette stratégie.

Pour deux raisons simples. Sur le plan chronologique d’abord. Comme nous le verrons dans un instant, la Croix-Rouge et les pays neutres ont compris dès le début que les malheureux civils laissés sur la ligne de front couraient les plus grands dangers et ils ont très vite proposé leurs services pour mettre au point un plan d’évacuation. Mais ce n’est que plus de dix-huit mois après les premières tractations que le plan a été mis à exécution : ce n’est en effet que le 25 juin 1916 que les Allemands ont brusquement intimé l’ordre aux Français de se trouver, deux ou trois heures plus tard, rue Saint-Eloi, pour un départ à pied vers Courcelles-le-Comte. Il faut tout quitter, mais c’est pour le grand départ vers la France.

Ces civils sont considérés par les Allemands, et par Hindenburg le tout premier, comme des « bouches inutiles à nourrir ». Mais l’expression n’a pas été inventée par Hindenburg. Les Français eux-mêmes ont traité ainsi, dès 1914, la population autour des forts de l’Est et ils n’ont eu de cesse que de les voir s’éloigner du front. C’est ainsi que les premiers « réfugiés » sont arrivés en Haute-Savoie, la région la plus proche.

Et dès lors, les Allemands acceptent l'aide de la Croix-Rouge internationale, et s’accordent avec le gouvernement suisse pour que ces populations qui les encombrent soient progressivement ramenées via l'Allemagne et la Suisse, en France non occupée, en Haute-Savoie.

Au total, ce sont 500.000 victimes de la guerre, qui passeront par Annemasse ou Évian avant d’être ensuite réparties dans toute la France. Tout cela grâce à un travail gigantesque du ministère de l'Intérieur.

La deuxième raison est qu’à aucun moment, il n’avait été question de cette ligne Hindenburg jusque-là ! En effet, le front allemand entre Arras et Soissons formait un arc de cercle difficile à tenir. A l’occasion de la bataille de la Somme, qui a commencé, comme vous le savez, le 1er juillet 1916, l’État-major allemand a craint le pire et compris la fragilité de son dispositif. Hindenburg a donc imaginé de raccourcir le front d’une cinquantaine de kilomètres, ce qui permettrait de mettre en réserve plus de cinquante divisions. Et c'est donc plus de deux mois après le départ des civils, le 8 septembre, que le maréchal Hindenburg et le quartier maître général Ludendorff ont commencé tout doucement à proposer ce projet qui n’a été mis en application que fin 1916 et début 1917.

Ce recul était stratégique parce que le front allait pouvoir s’appuyer sur de vraies défenses naturelles. Les civils ayant disparu, il était dès lors facile aux Allemands de détruire l’espace libéré, de miner monuments et habitations, de tout faire sauter et même de laisser des pièges. C’est la politique de la terre brûlée. Souvenez-vous de l’Hôtel de ville de Bapaume qu’une bombe à retardement a détruit, alors que les Australiens s’y étaient installés, et que les députés du Pas-de-Calais, Raoul Briquet et Albert Tailliandier, étaient en visite dans la capitale du Sud-Artois. C’était le 25 mars 1917. Vingt-six soldats et les deux députés y trouvèrent la mort. [2]

La nouvelle position va se détacher de ses anciennes lignes à Arras, s’orienter au sud-est vers Quéant, pendant environ 20 km, puis se diriger vers Saint-Quentin en passant à l’ouest de Cambrai. Sur 100 à 150 kilomètres, le nouveau front s’appuie sur un réseau de lignes successives épaulé par des défenses secondaires et renforcé par une ligne continue de petits blockhaus de mitrailleuses, tous les cent mètres.[3] C’est ce que nous appelons la ligne Hindenburg (qu’ils appelleront de leur côté de plusieurs noms, selon la section et, en particulier, une section a été appelée la ligne Siegfried).

Le transfert des populations concerne évidemment tous les habitants de Bucquoy, Courcelles, Puisieux, etc., mais pas nécessairement aux mêmes dates.

En ce qui concerne notre village de Bucquoy, la date est le 25 juin 1916. Cent ans après, notre ami, Jacques Desplanque, que vous connaissez tous, a projeté d'organiser une marche sur les pas des habitants, de Bucquoy à Courcelles. Cette marche a rassemblé une cinquantaine de personnes le 25 juin dernier, mais ce fut plutôt une promenade de santé. Rien à voir avec ce qu’ont vécus les rapatriés !

J'ai profité de l’intérêt que cet événement avait suscité auprès de la commission des fêtes de Bucquoy, pour offrir mes modestes services et tenter d’expliquer les circonstances de l'événement. Je ne suis pas historien, et ce sont les témoignages des gens qui ont vécu les événements qui m’ont touché et amené à m’intéresser à cette grande période de notre histoire. Cette conférence est donc essentiellement basée sur les informations que j’ai pu recueillir depuis 45 ans que je vis à Bucquoy.

Je remercie la commission des fêtes de Bucquoy, et en particulier sa présidente, Mme Anne-Marie Barbier, de m’avoir invité et d’accepter de m’écouter.

Avant de commencer cette conférence il faut rappeler les définitions classiques qui ont été données en septembre 1917 par le Grand Quartier Général. Ces définitions sont rappelées dans le gros livre de Philippe Nivet sur "Les Réfugiés français de la Grande Guerre (1914 - 1920)" :

"Pour adopter une terminologie commune, on conviendra que les habitants domiciliés antérieurement au 1er août 1914 dans les localités de la zone actuelle des armées et qui ont quitté leur domicile pour raisons issues de la guerre sont :

- des réfugiés, s'ils ont fui devant l'invasion ;

- des évacués, s'ils ont quitté leur domicile par ordre de l'autorité militaire française ;

- des rapatriés, si, ayant dû vivre sous la domination ennemie en pays envahi, ils ont été renvoyés en France par les autorités allemandes."

(Cette "charte des réfugiés" est publiée au Journal officiel du 17 février 1918, p. 1645-1654)

Cette distinction est officielle et renvoie à des règlements précis des différentes situations sur le plan assurance et prévoyance sociales, même si dans nombre de cas, on commet l'erreur d'utiliser un terme pour un autre. Je ne prendrai qu'un exemple, un organe de presse, dont nous parlerons plus tard, a été créé pour aider les familles à signaler leur retour en France. Or ce bulletin s'intitule : "Bulletin des Réfugiés", alors que, comme les gens de Bucquoy, il s'agit le plus souvent de "rapatriés".

Sans vouloir polémiquer, le livre de Philippe Nivet s'intitule "Les Réfugiés..." alors qu'il traite de toutes les situations et particulièrement des "rapatriés", ce qui est l'objet de notre causerie.

A propos du mot « rapatrié », il faut signaler que ce mot signifie littéralement « ramené dans sa patrie ». Cependant, le mot « rapatrié » a pris dans la seconde moitié du XXe siècle, une acception très particulière, et reste aujourd’hui lié dans l’esprit du grand public à la Guerre d’Algérie et à elle seule.

Il faut donc rendre à ce mot le sens générique qui était le sien lors de la Grande Guerre.

L’écrivain Henry Bordeaux, originaire de Thonon, le conteste toutefois, dans une optique patriotique et sentimentale : « Rapatrié est d’ailleurs un mot impropre. Ils n’ont pas quitté leur patrie, mais leur patrie est occupée et c’est toujours le sol national qui les reçoit. »



Première Partie


Nous n’avons pas tenu, faute de temps, à développer les circonstances de la déclaration de la guerre. Chacun sait que la France est amputée de l’Alsace et d’une partie de la Lorraine.

Et à ce propos, nous avons parmi les cartes postales de Bucquoy, une petite série concernant le Pensionnat. 

 

Le Pensionnat avait fêté son cinquantenaire le 24 juillet 1914

 

 

 

Révisions sous les marronniers

Le pensionnat de Bucquoy avant la guerre

 

Montrons les plus belles : l’arrivée de l’omnibus Lieppe, les révisions sous les marronniers, mais aussi cette salle de classe où l’on voit comme dans toutes les écoles de France, une carte de géographie, où la France est amputée de l’Alsace et d’une partie de la Lorraine.

Toujours à propos du pensionnat, on peut rappeler qu’il va servir d’infirmerie, et bientôt de véritable hôpital en raison de la bataille qui va entraîner la prise et l’occupation de Bucquoy. La rentrée des classes n’est pas faite et toutes les provisions que s'est procurées la directrice, Mlle Elisabeth Cochard, vont être utilisées au profit des blessés, français ou allemands…


Déclaration de guerre et bataille de Bucquoy


La Guerre

Comment expliquer le conflit qui va éclater, entraînant une guerre où tous les peuples du monde vont se trouver partie prenante, et provoquer 10 millions de morts ?

Dont 1,3 million soldats français, soit 10% de la population active masculine. 1,8 million soldats allemands. Et 750.000 Britanniques.

La France est toujours en deuil, si l’on peut dire, de l’Alsace-Lorraine. Une partie des Alsaciens a choisi en 1871 de venir s’installer en France, comme la famille du futur capitaine Dreyfus, on les appelle des « optants ». Pour ceux qui sont restés en Alsace, nous dit Dominique Lejeune qui a étudié de près Les causes de la Première Guerre mondiale, « l’expansion économique vécue dans le cadre de l’Empire allemand, l’horreur suscitée par la politique anticléricale française, le temps qui passe et pousse à accepter l’état de fait sont tels que la note politique dominante n’est plus la ‘protestation’ initiale, mais le désir d’une autonomie ».

Les événements récents à Saverne, en 1913, l’ont bien montré. La constitution accordée en 1911 par Guillaume II leur donnait bien un parlement à Strasbourg et un ministère provincial, mais « la concession est jugée insuffisante et décevante par la population, qui doit partager la gestion avec des fonctionnaires allemands » !

Quant aux Français, il y a bien sûr les revanchards, à la tête desquels on trouve l’écrivain Maurice Barrès. On chante bien encore : « Vous n’aurez pas l’Alsace et la Lorraine », mais « l’accoutumance a fait son œuvre ». En tout cas, on n’est pas prêt à se jeter à la gorge du monstre allemand.

L’Allemagne, de son côté, est jalouse de la flotte anglaise, et cherche à la rattraper. Mais Churchill (déjà lui !) fait construire trois vaisseaux quand l’Allemagne en construit deux ! L’Allemagne développe sous l’influence de la Prusse un sentiment nationaliste outrancier, un mélange de jalousie vis-à-vis de ses voisins. Elle reprochait à Bismarck d’avoir limité ses ambitions et souhaitait une expansion territoriale à la mesure de cet « espace vital » qui lui semblait nécessaire - une idée que l’on retrouvera plus tard.

Elle bénéficie d’une poussée démographique unique en Europe. Elle est la première productrice de charbon et convoite le fer français. La suprématie de ses industries chimiques est incontestable. Elle est par ailleurs très en avance en ce qui concerne l’électricité et ses applications. Une des raisons de sa puissance, c’est qu’elle a compris, avant toutes les autres, la nécessité de former des ingénieurs et des techniciens !

L’Allemagne souffre de se sentir « coincée » entre la France d’un côté et la Russie de l’autre, et considère qu’elle n’a pas la place qu’elle mérite en Europe.

Les Allemands n’ont pas attendu 1914 pour préparer la guerre. De longue date, leurs plans ont été minutieusement étudiés et décidés par Schlieffen, chef d’Etat-major à partir de 1891. Son successeur, Moltke, ne les a guère modifiés. Schlieffen « envisage une offensive contre la Belgique et le Luxembourg – et même, au début, les Pays-Bas – pour envelopper le gros du potentiel militaire adverse dans le nord-est de la France, de manière à pouvoir ensuite se retourner contre la Russie. »

Les deux ennemis à abattre sont donc la France et la Russie. Or la Russie, c’est un immense territoire, la mobilisation risque d’être longue. Malgré les efforts de la France pour améliorer le réseau ferroviaire (c’est pour développer ce réseau que les emprunts russes ont été encouragés !), mais ce réseau ferroviaire est encore très en retard. Ce qui ne contrarie nullement l’état-major russe : on connaît d’ailleurs la réflexion, rapportée par Soljenitsyne dans « Août 14 », d’un général russe prouvant qu’il n’admettait pas les nécessités de la guerre moderne : « Sommes-nous des Allemands pour dépendre des trains ? Nos braves feront aussi bien ça à pied ! » Il fallait donc profiter de ces quelques semaines de répit pour neutraliser la France avant de se retourner contre la Russie.

L’incident qui va provoquer la guerre n’est pas le premier à se produire dans les Balkans. Tous ces petits pays sont dominés par l’Autriche-Hongrie et voudraient obtenir leur indépendance. Des mouvements nationalistes se développent, en Serbie en particulier. Et c’est parce que la Russie soutient la Serbie, et que la France soutient la Russie, que tout va basculer.

L’incident est grave, mais n’est pas le fait du hasard.

François-Ferdinand de Habsbourg (1863-1914), est le neveu de l’empereur d’Autriche, François-Joseph. Son père et son frère étant morts, il est devenu l’héritier du trône d’Autriche. Il exerce une grande influence politique. Le commandement de l’armée passe entièrement entre ses mains, et il devient inspecteur général en 1913. Et c’est pourquoi il vient en Bosnie pour diriger des opérations militaires. Il professait des idées novatrices et audacieuses. Il souhaitait élargir le dualisme austro-hongrois dans le sens d’un État fédéral qui eût assuré leur juste place aux Slaves. Son attitude particulièrement favorable à l’égard de des Slaves du sud de Croatie, de Slovénie et de Bosnie inquiétait les ambitions de la Serbie sur ces régions.

Le 28 juin 1914, l’archiduc autrichien, François-Ferdinand et sa femme, Sophie Chotek, en visite officielle à Sarajevo, sont assassinés par un étudiant nationaliste serbe, Gavrilo Princip. Condamné à 20 ans de forteresse, il mourra en prison en 1918.

Les mauvaises langues ont prétendu que la cour d’Autriche s’était sentie soulagée à l’annonce de la mort de l’archiduc : il avait des idées libérales et n’était pas populaire. Même l’Empereur François-Joseph, qui n’aimait pas la jeune femme, parce qu’elle n’était que comtesse de Bohême, s’est contenté de dire : « Dieu l’a voulu ! » Sans compter que les Viennois avaient été prévenus du danger !

Je vous donne rapidement la suite en spirale des déclarations de guerre, bien que je sache que nous risquons tous de l’oublier l’instant d’après. Tout commence avec l’Autriche-Hongrie qui déclare la guerre à la Serbie. Celle-ci est soutenue par la Russie qui déclare la guerre à l’Autriche-Hongrie. L’Allemagne déclare la guerre à la Russie le 1er août. La France déclare la guerre à l’Allemagne le 2 août. L’Allemagne déclare la guerre à la France le 3 août. Le 4 août, l’Angleterre déclare la guerre à l’Allemagne. Le 10 août, la France déclare la guerre à l’Autriche-Hongrie, suivie le 12 par l’Angleterre.

En quatre ans, plus de 65 millions d’hommes seront mobilisés.

La bataille de Bucquoy

La bataille de Bucquoy qui s’est déroulée du 28 septembre au 4 octobre 1914 a été longuement évoquée, le 6 novembre 1914, au cimetière de Bucquoy pour rappeler le sacrifice des Territoriaux de l’Oise qui étaient chargés de maintenir la poussée allemande.

Dès le début de la guerre, les Allemands ont attaqué en masse. Puis ils ont été arrêtés sur la Marne : la bataille a duré du 5 au 11 septembre 1914. Première victoire de la Marne. Les Allemands refluent alors vers le Nord pour se regrouper, se refaire une santé et réattaquer.

Les territoriaux étaient au début du conflit chargés de faire la police sur la frontière avec la Belgique. Ils vont recevoir des consignes contradictoires et faire l’aller et le retour entre le sud et le nord, puis redescendre sur Amiens, repartir sur Rouen. Tout cela à pied. Parfois, ils faisaient plus de 40 km par jour, par un soleil de plomb ou des orages épouvantables. Nous sommes en août-septembre.

Au cours de leur voyage, qui est tout sauf un voyage d’agrément, ils essuient leur premier baptême du feu, le 26 septembre, à Vaux-Vraucourt. Cela se passe mal : ils reçoivent l’ordre de se replier sur Bucquoy et de retarder les Allemands. Il s’agit pour eux de défendre la ligne Ablainzevelle / Bucquoy / Achiet-le-Petit / Puisieux.

Bucquoy est en effet au bord d’un plateau important qui a vue sur la voie ferrée de Doullens à Arras, et qui va être le lieu de concentration des régiments de choc français. Il faut creuser très vite des tranchées entre Bucquoy et Achiet-le-Petit. On demande aux Français de tenir trois jours. Leur résistance héroïque va durer du 28 septembre au 4 octobre. Ils sont âgés entre 35 et 45 ans. Leurs frères d’armes sont plus jeunes et les appellent les « Terribles ‘Toriaux’ » ou les Pépères ». Ils sont peu entraînés.

On a donné à nos courageux soldats  la mission de résister à la plus forte armée du monde, la Garde de Postdam et les Prussiens du général Von Klück, mais ils n’avaient ni assez d’artillerie, ni assez de mitrailleuses. Ils n’avaient pas non plus, par ailleurs, assez de pelles pour creuser. Les habitants leur ont donné des outils et aussi du matériel pour cuire les repas dans les cantines et apporter la soupe dans les tranchées. Pauvre armée française.

Les Territoriaux qui sont venus défendre Bucquoy sont originaires, le 11e RIT en particulier, pour un tiers de la région parisienne et pour les deux tiers de l’Oise, comme ce Charles FREY, dont nous avons rencontré, tout récemment, la sympathique famille, grâce à M. Serge DUCRON.

A Courcelles, c’est le 16e RIT, de la région de Péronne. Je n’insiste pas.

Les renforts n’arrivent jamais. Les gens de l’Oise tiennent jusqu’au 4 octobre, perdant 136 victimes dont les noms sont inscrits sur le monument au cimetière.

Les territoriaux sont encerclés, faits prisonniers, ou bien ils « décrochent », laissant la population à la merci des Allemands.
Le 4 octobre, le déluge de feu, qui n’a cessé depuis plusieurs jours, s’intensifie encore. L’État-Major français a quitté Bucquoy au cours de la nuit. Rapidement à l’aube, des véhicules automobiles sont venus chercher quelques blessés pour les conduire à Foncquevillers.

Soudain : un grand silence : l’artillerie a cessé de bombarder Bucquoy, et les Allemands entrent dans Bucquoy ! Ils vont faire sortir les civils des caves où ils se terraient depuis huit jours. Commence alors leur douloureux calvaire.

Les Allemands occupent d’abord la ligne Courcelles / Ablainzevelle / Bucquoy / Puisieux…
Mais bien sûr, ils vont continuer sur leur lancée, et, fin octobre, le front sera fixé, alors qu’Arras n’est pas conquise, sur la ligne Fampoux / Tilloy / Beaurains / Blairville / Adinfer / Monchy-au-Bois / Gommecourt / Hébuterne / Beaumont / Thiepval….]


Sources

Nous avons des témoignages précis de cette occupation grâce à plusieurs documents.

1. - A tout seigneur, tout honneur, d’abord le témoignage du doyen de Bucquoy. Il s’appelait Hubert DUPAS. Il était né à Oisy-le-Verger le 19 mars 1863. Ordonné prêtre en 1886, il est appelé à être vicaire de La Couture, puis curé de Sapignies et de Saint-Léger. Il arrive à Bucquoy le 12 juin 1905. Il est nommé doyen en 1913. Il a pris sa retraite à Bucquoy et il y est resté jusqu’en mars 1936. Il meurt à la maison de repos de Vaulx-Vraucourt le 13 juin 1938. Il est inhumé sous le Calvaire dans le cimetière de Bucquoy.

Le doyen Dupas avait donc 51 ans et demi au moment des événements.

Il a pris des notes et, dans les années qui ont suivi la guerre, il a publié son témoignage, dans l’Echo paroissial de Bucquoy-Ablainzevelle. Et sans doute son témoignage aurait-il disparu – la collection des Echos paroissiaux qui se trouve aux Archives diocésaines n’est même pas complète - si Mme Gisèle DIEVAL, la fille de Michel DIEVAL, le forgeron qui demeurait en face de l’église, n’avait fait un beau travail de recollection à l’aide de son mari, Maurice DELIENNE.

2. - Le deuxième document, ce sont les notes de deux belles-sœurs. Mme Antonie PLEZ, âgée de 31 ans à la déclaration de guerre, a vu partir à la guerre son mari, Edmond DESSENNE, son beau-frère, Denis VAQUETTE, et son frère Gaston PLEZ, puis les Allemands arriver et occuper Puisieux. Il semble qu’elle ait décidé en janvier 1915 de noter chaque jour ses impressions et de raconter jour après jour le calvaire qu’elle vivait. Elle écrit en exergue de son carnet : « Pour remettre à mon mari s’il revient et si je n’ai pas le bonheur de le revoir. » Par bonheur, ils se reverront et continueront leur vie ensemble. Ils avaient un fils, Maurice, 4 ans, qui est le futur père de Mme Jean DUFOUR, Raymonde DESSENNE. C’est grâce à Raymonde que j’ai pu lire ce document, le copier et en demander la sauvegarde aux Archives départementales du Pas-de-Calais à Dainville où la copie peut être consultée.

Mais j’ai découvert par la suite que ce carnet qui n’est pas complet a curieusement un « jumeau », qui n’est pas complet non plus.

Après la guerre, Antonie et Edmond auront un second enfant, Madeleine (née le 28 avril 1924), qui épousera Marcel BOULANGER. C’est Madeleine qui possédait le carnet de Coralie.

Donc Antonie a un frère, Gaston PLEZ (1889-1974), que j’ai connu plus tard, dans son grand âge alors que, devenu veuf de Coralie, il s’était remarié et qu’il était maire de Puisieux. Ce Gaston PLEZ était, en 1914, marié à Coralie PLEZ, d’une autre famille PLEZ. Coralie est six ans plus jeune qu’Antonie. Ils avaient un fils, Henri, qui malheureusement, malgré les soins très attentifs des médecins allemands, mourra d’une méningite. Ce drame va évidemment doubler la souffrance de Coralie tout au long de l’occupation.

Les deux documents se ressemblent au point que je suis enclin à penser que l’une des deux femmes a copié sur l’autre. Le document original me semble être celui de Coralie. Il contient des ratés, des passages barrés ou gommés, tandis que le texte d’Antonie semble plus régulier. Mais Antonie n’a pas recopié passivement le texte de sa belle-sœur, elle a supprimé des passages qui ne la concernait pas (elle évite, par exemple, de parler du petit Henri) et évoque plutôt son propre enfant, Maurice, et une amie, Mélanie, qui était mariée à Charles Tétard, sans doute le fils du maire de Puisieux de l’époque.

3. - Le troisième document est le récit d’Augustin LEGRAND, de Courcelles-le-Comte. Il était né en 1900. Il avait une mémoire du détail extraordinaire. Et il s’est aidé pour raconter certaines scènes de guerre des comptes rendus officiels du régiment français qui défendait Courcelles les 3 et 4 octobre. Peut-être un peu trop : les comptes rendus officiels sont difficiles à décrypter pour un non-initié, et ne nous intéressent qu’à moitié. Cependant, contrairement à Mme Dessenne, plus sensible, et au Doyen, plus mûr, Augustin a un esprit d’aventure qui dépasse les sentiments de peur ou d’horreur. Il suit les événements avec passion, il se comporte comme un reporter de guerre, et va au plus près de tout ce qui bouge… Il raconte sa guerre avec une sorte de jouissance. Et, sa guerre, il en vivra toute sa vie, jusqu’à ses derniers jours. J’ai même songé qu’il avait précipité sans doute son admission en maison de retraite, parce que les derniers temps, il s’est épuisé à recopier son gros cahier pour m’en offrir une copie.



Deuxième Partie : Le village de Bucquoy est occupé


Pour nourrir la population, peut-être eût-il suffi d’entretenir le cheptel et les cultures ! La région de Bucquoy est riche sur le plan agricole.

Voici des chiffres officiels :  dix départements sont occupés, parmi les plus riches de France. De ce fait, le marché national est privé de l’apport du territoire occupé et de la zone des armées : or le 1/5 des céréales et la moitié des betteraves à sucre provenaient de ces départements.

Au total au cours de la guerre, la production diminue du 1/5 pour le lait et la viande ; du 1/3 pour les céréales ; de moitié pour le vin et les pommes de terre ; des 4/5 pour le sucre, cas le plus grave. Il faut noter en compensation que la santé dentaire s’est améliorée pendant la guerre ! Ces renseignements sont tirés de l’Encyclopédie de la Grande Guerre sous la direction de Stéphane Audoin-Rouzeau et de Jean-Jacques Becker.

Mais il n’est pas nécessaire de souligner qu’en plus d’être occupé, le territoire de Bucquoy et des villages environnants était en zone de combat. Nous étions ici à quelques centaines de mètres des tranchées.

L’économiste britannique Keynes, si réticent devant les demandes françaises de réparation, a reconnu lui-même que « sur des kilomètres et des kilomètres, rien ne subsistait. Nul bâtiment ne pouvait être habité, nul champ ne pouvait être labouré. » Au paysage rural s’étaient substitués « un tas de gravats, un marécage de trous d’obus, des fils de fer tout embrouillés ; ce sera une tâche longue et coûteuse de reconstruire, de repeupler, de remettre en culture. », conclut-il. [1]

Les bombardements n’étaient pas incessants, mais presque quotidiens et souvent à plusieurs reprises, de nuit comme de jour, et bien sûr sans prévenir. Quand le bombardement est d’origine allemande, les habitants sont en général prévenus, mais ces bombardements sont souvent suivis de répliques françaises.

Comment organiser sereinement semailles et moissons ? A Puisieux, combien de fois les journaux de Coralie et d’Antonie racontent-ils que, parties pour mettre les vaches au pré, les femmes sont obligées de lâcher leurs bêtes pour se mettre à l’abri dans la cave la plus proche. Et bien entendu, souvent, elles descendent à la cave avec les Allemands - qui aident les vieilles personne à descendre ou à remonter ! En particulier Rosa, la Maman d’Antonie, sujette aux crises d’angoisse ! La même fatalité les unit, qu’ils le veuillent ou non ! Elles écrivent aussi qu’en voyant les Allemands monter au front, elles ne peuvent s’empêcher de penser à leurs propres pères ou frères. D’ailleurs sont-ils encore en vie ? Elles n’ont évidemment aucune nouvelle d’eux !

 

L'église a perdu sa flèche  pour ne pas être repérée du village voisin où se trouvaient les Français.

 

L'usine de matériel agricole Candelier est détruite et surveillée par les sentinelles allemandes.


A Bucquoy, le chanoine Dupas, raconte que « Dès leur arrivée, les soldats allemands pénétrèrent dans les maisons dont les habitants s’étaient réfugiés dans les caves et s’emparèrent de toutes les provisions alimentaires qu’ils purent trouver ». [2]

Dès le lendemain de leur arrivée, les Boches ont pillé complètement les maisons abandonnées par leurs propriétaires et le bon chanoine n’a pu les empêcher, malgré tous ses efforts, de briser les vitres et de défoncer les portes des magasins d’alimentation dès les premières heures. « Les épiceries Lecointe, Bourdon-Davrinche, Caron de la rue de la Carte, celle de Mme Rivaux de la rue du moulin, la grand-mère de Marie-Thérèse Derancourt, et d’autres encore, furent ainsi complétement pillées. » « Dans les magasins de liqueurs et spiritueux, ils « purent apaiser leur soif en tirant à même les foudres et ils ne prenaient même pas la peine de refermer les robinets. Cognac, rhum et liqueurs, ajoute le chanoine, dévalaient en ruisseau la rue du Moulin pour se perdre dans le Fossé de la ville. Il leur fallut deux jours pour tout vider complètement. »[3]

« Dès les premiers jours de l’occupation, puisque le pillage était toléré par les officiers, les chevaux, les vaches, les porcs furent volés dans les écuries et les étables, sans ordre de réquisition. Toutes les volailles rencontrées dans les cours furent égorgées. Les granges furent vidées de leur contenu. Des bottes de lin, des bottes de céréales non battues, furent utilisées pour le couchage des soldats. Le fruit de bien des sueurs et le résultat de bien des journées de travail disparaissaient ainsi. »[4]

« Les habitants étaient privés des fruits de leurs jardins ; défense leur était faite de tuer leurs poules et poulets ; ils étaient obligés de livrer autant d’œufs, de lait et de beurre qu’il plaisait à la Kommandantur ; ils n’avaient aucun droit sur ce qu’ils avaient semé ou planté dans les champs. Même toutes les pommes de terre furent réquisitionnées, et on fixa à 36 kilos la ration de pommes de terre par habitant et pour six mois. » [5]

L’histoire d’autres territoires occupés, et la volonté des chefs militaires allemands, comme les « Dioscures » Hindenburg et Ludendorff, nous montrent que, pendant l’occupation, les Allemands organisent eux-mêmes les cultures – et prélèvent jusqu’aux deux tiers du produit des récoltes, soit pour leur usage personnel, soit pour nourrir l’Allemagne exsangue.

On a quelques photos montrant l’armée allemande organisant les moissons, afin que rien de la récolte ne leur échappe. 

 

  La moisson surveillée par les Allemands sur la route de Gouzeaucourt à Fins


Les Allemands justifient ainsi leur comportement : comme ils sont là pour « protéger » les populations, il faut bien qu’ils soient récompensés ! Une autre excuse est aussi sans cesse avancée : « Ce n’est pas nous qui avons demandé la guerre, c’est vous ! » Sous-entendu : « Vous l’avez voulu ! » En effet, la France a déclaré la guerre à l’Allemagne le 2 août, et l’Allemagne n’a déclaré la guerre à la France que le lendemain !

Dans le même temps, l’Allemagne étant à cours de matières premières, ils exercent une véritable razzia, exigeant que les habitants se dépouillent de tout, spontanément, sinon, les sanctions tombent, de plus en plus lourdes, ils veulent de l’argent ou condamnent à des peines de prison… Bien souvent les gens préfèrent la prison, plutôt que de se dépouiller…[6]

A Bucquoy, en raison des combats, si proches du village et des bombardements incessants, il semble impossible de cultiver normalement.

Les témoins nous disent que c’est avec beaucoup de retard qu’ils sont autorisés à rechercher quelques betteraves pour nourrir leurs bêtes ou des pommes de terre pour se nourrir eux-mêmes. Les pommes de terre qu’ils allaient bientôt payer si cher, ils n’étaient pas autorisés à les récolter en temps et en heure ! On laissait tout pourrir dans les champs !

Autoriser un minimum de récolte est peut-être difficile dans les circonstances que nous avons signalées. Par contre il s’avère facile d’organiser des matinées de sanctions pour nettoyer les rues ! Et toutes les filles sont tenues d’être présentes. Celles qui s’y refusent sont mises à l’amende ! Ou bien on fait nettoyer la neige, alors qu’il neige encore !

Mais l’occupation se prolongeant, les Allemands eux-mêmes ne peuvent alimenter leurs propres troupes normalement. Les témoins le signalent : les Allemands manquent de vivres et commencent à souffrir de la faim.  Dans ces conditions, il devient problématique de partager avec la population ! Les familles qui s’en tirent mieux que les autres, ce sont celles qui logent des officiers ! Fin avril 1915, Antonie note : « Nous n’allons plus mendier : nous avons des soldats qui font la cuisine des officiers, et nous lavons encore le linge pour d’autres, et il nous donnent à manger. »

Si les Allemands avaient besoin de chevaux, de vaches, de poules, ils se servaient sans donner d’explications. A Puisieux, Coralie écrit le 1er août 1915 qu’Antonie est allée à Achiet-le-Petit et qu’elle en a rapporté cette information : « A Achiet-le-Petit, on cultive un peu. Il y a encore des civils mais les soldats prennent tout. Rien pour les civils. » Et le 3 août : «  Nous n’allons jamais chercher les vaches plus tard que cinq heures car quelquefois elles sont traites par les soldats. »

Certains jours, ils payent les réquisitions, mais les jours d’après, ils récupèrent l’argent par d’autres exigences : en vendant bien cher des denrées indispensables, en taxant les habitants récalcitrants… Le 18 octobre 1915 : « Ceux (à qui) l’on avait pris des vaches ont été chercher de l’argent (chez) le commandant. Il les a payés avec des billets à émission sur tous les villages des alentours et ils ne peuvent pas s'en servir dans le pays ». On est surpris cependant d’apprendre, en lisant le chanoine Dupas, qu’après avoir exigé que les amateurs de charbon payent d’avance, le charbon tardant à venir, le commandant les a remboursés !

Un autre exemple, simple à comprendre, d’une certain incohérence de la part des Allemands, ou plutôt de la preuve que l’occupation se vit au jour le jour ! Au début de l’occupation, pour tenir le terrain, il a fallu créer des tranchées et sans cesse les consolider. Pour cela, il fallait du bois, beaucoup de bois. Et les charpentes des maisons étaient exactement ce qui convenait le mieux ! Qu’à cela ne tienne, ils allaient se servir dans les maisons inhabitées. Un certain nombre de particuliers avaient quitté le village, personne ne défendait leurs biens.

Mais la maison d’Antonie, sur la Place du Rietz, a bientôt été convoitée par les Allemands. Comme Antonie Dessenne-Plez ne souhaitait pas être seule la nuit, elle dormait chez ses parents [Eugène Plez et Rosa Cucheval], qui habitaient, d’après le recensement de 1911, juste à côté. Elle ne manquait jamais de surveiller sa maison et d’y faire un tour dans la journée. Cette maison lui était d’autant plus chère que c’était son mari, Edmond Dessenne, et son frère, Gaston Plez, le mari de Coralie[1], qui l’avaient rendue habitable, en y travaillant de leurs mains, et le toit n’avait été achevé qu’au cours de l’hiver 1913-1914, juste avant la guerre.[2] Mais, pour les Allemands, elle était considérée comme inoccupée. Ils ont donc commencé à enlever les tuiles qu’ils jetaient par terre sans précaution pour récupérer le bois de la charpente. Malgré les supplications d’Antonie et son intervention auprès des autorités qui lui donnèrent une pancarte pour en interdire l’accès, ils continuèrent à démolir sa maison.

 

[1] Les deux beaux-frères étaient, semble-t-il, à la tête d’une briqueterie.

[2] Antonie note à la date du 27 janvier 1915 : « Si tu reviens, et toi, cher père, si je n’ai pas le bonheur de vous revoir, qu’il vous suffise de savoir que j’ai passé par les stations du chemin de croix depuis quelques jours, car vous devez penser que chaque coup de marteau que j’entendais frapper pour briser le toit, me fendait le cœur, en pensant au mal que vous avez eu pendant deux hivers pour rendre cette maison habitable. Et la voir tomber en ruine entre les mains de ces soldats ! Penser que nous avons été si heureux pendant un mois. C’était un rêve. Ah ! que le sort est cruel ! »

Plus loin, 4 février 1915, c’est la briqueterie de son mari et de son beau-frère qui est mise à mal : « J’ai été chez Mélanie avec Maurice, et nous avons été dans la pâture voir retomber les obus alentour de la briqueterie. Ah ! pauvre briqueterie : il ne reste plus que des ruines. Aussi sans doute est-elle bien ravagée. On le pense à voir de loin, car on n’a pas le droit d’aller jusque-là. »  

 

A quelque temps de là, le nombre des soldats allemands s’est multiplié !

 

Soldats allemands


Le chanoine Dupas écrit pour la journée du 16 juillet 1915 : « On évalue à 20.000 le nombre de soldats cantonnés à Bucquoy ou se trouvant dans les tranchées. »

Il fallait donc loger tout ce monde. Et à Puisieux, le toit de la maison d’Antonie a alors été refait ! L’histoire ne dit pas dans quelles conditions ! Coralie écrit, un mois après, le vendredi 17 août 1915 : « En allant conduire les vaches, nous voyons les ouvriers chez Antonie. Ils vont raccommoder la maison. On prend des tuiles sur la maison d’Hector à côté. On en voit de drôles pendant la guerre. Enfin il faut se conformer à tout. On a vidé la mare au bout de la rue. Et on a démoli la grange de Léonce Adrien et on a mis toute la grange dedans [dans la mare]. On charrie toutes les démolitions aussi dedans. Ce sont les prisonniers civils de Marcoing [près de Cambrai] qui travaillent dans les fossés, les nettoient et l’on charrie tout dans la marre. ». Le 23 août, elle reparle de ces prisonniers civils et nous dit : Nous allons leur porter du café et du lait tous les jours ». Coralie écrit le 25 août 1915 : « On répare toutes les maisons ». Le 29 août : « On voit des ouvriers partout occupés à réparer toutes les maisons et faire des lits pour les coucher. »

Autre civil : 18 juillet 1915 : « En nous en allant, nous avons une surprise : nous voyons un homme civil. Nous frissonnons de la tête aux pieds, car pour nous c’est une affaire de voir un homme civil. C’est Déchoux d’Achiet-le-Petit. Il paraît qu’il est occupé avec eux [les Allemands, bien sûr] tous les jours pour regarder aux puits. Ils ont démoli tous les puits et maintenant ils en prennent d’un côté et en mettent d’un autre. »

Les Allemands aménagent aussi des caves, que les gens de Puisieux vont admirer, tant elles sont spacieuses, confortables, bien chauffées ! 5 septembre 2015 : « On fait des caves partout. C’est comme des petits chalets. »

Et puis les Allemands ont apporté avec eux l’électricité. Sauf qu’ils la gardent pour leur usage personnel ! 18 août 1915 : « Eux, les chefs, (ils) ont l’électricité dans leurs chambres, mais nous ne l’avons pas. »

Mais la situation semble devoir durer. Les Allemands déclarent dès janvier 1915 : « ‘Madame, c’est la guerre. Tout est kaputt.’ Nous entendons dire : ‘C’est fini. Il n’y a plus de Français. Les Russes sont kaputt. Les Anglais sont prisonniers.’ »

Sauf que Puisieux et Bucquoy sont bombardés tous les jours, à partir d’Hébuterne le plus souvent. Dans son carnet, le chanoine Dupas note que les Allemands sont persuadés que de Bucquoy partent des messages pour les Français, et ils déclarent que, si personne ne se dénonce, ils écraseront Hébuterne à tout jamais !

Et Antonie note cette réflexion le 25 juillet 1915 : « Pauvres Français, ils ne savent pas que nous sommes encore dans le pays sans doute. Pourquoi toujours tirer sur nous.[8] Voilà toujours notre triste vie exposée tous les jours à la mort. »

La situation est si dramatique que Coralie et ses belles-sœurs se demandent s’il ne vaudrait pas mieux que l’on capitule maintenant, sans attendre que la situation empire, ce qui ne pourrait manquer d’arriver.


Prémices du grand départ



Et puis il se passe un petit événement dont les habitants ne comprennent pas la portée immédiatement. Le 4 février 1915, donc 18 mois avant le grand départ, Coralie écrit : « Des soldats et un gendarme sont venus avec un registre prendre nos noms à toute la famille. » Tout le village est ainsi recensé. Dans quel but ? Les Allemands ne disent rien encore.

Ce n’est que six semaines plus tard, le 26 mars 1915 qu’un nouveau commandant de place, a fait, le premier jour de son arrivée, une proposition en ce sens. « Il a fait demander à tous les habitants si l’on voulait passer avec les Français, en ajoutant qu’il se chargeait de nous remettre dans les lignes françaises, en nous faisant passer par l’Allemagne et la Suisse. » La réponse est sans ambiguïté : « Personne n’est disposé à partir. Depuis six mois que nous souffrons, nous prendrons un peu de courage encore une fois. Peut-être notre délivrance approche-t-elle, c’est long, mais nous espérons encore tous les jours tout de même. »

Par dessus tout, ils ne peuvent s'empêcher de craindre que ce ne soit un nouveau piège et qu’ils ne se retrouvent, loin du front peut-être, mais prisonniers en Allemagne. Les Français n’ont aucune confiance en la parole allemande, et pour cause : ils ont été si souvent bernés !

Annette Becker explique les réticences des habitants du Nord, mais on éprouve sans doute partout les mêmes sentiments : « Eux qui souffrent tant refusent d’être évacués, en partie par patriotisme, en partie parce qu’ils sont terrorisés par les pillages qui auront lieu, ils en sont persuadés, dès qu’ils auront cessé de veiller sur leurs biens. »[1]

Pourtant l’espoir, inconsciemment, creuse son chemin. Puisque le 25 juillet, oubliant ce qu'elle a écrit le mois précédent, Coralie affirme : « Nous qui sommes dans l’incertitude depuis dix mois, nous sommes toujours découragées. On nous avait dit que l’on pouvait rentrer en France par la Suisse, nous étions toutes prêtes à partir. Mais maintenant le Commandant dit qu’on ne peut plus. Nous étions toutes heureuses de partir car s’il faut encore passer l’hiver comme cela, que deviendrons-nous. Si nous étions sûres de retrouver les nôtres et que l’on pourrait partir, nous serions bien contentes. »

A noter que l’espoir de « retrouver les nôtres » vient avant celui de la délivrance…

Fin juillet, on recueille cette confidence : « On aura dit bien des fois : si l’on s’en va, on prendra ceci, on fera cela. » Mais Coralie ajoute le même soir : « Chaque fois que l’on se quitte, on se dit : ‘Peut-être ne nous verrons-nous plus demain’. Quand on se couche, on dit ‘comment va se passer la nuit ?’ »

Le 19 octobre 1915, Coralie écrit : « A midi grand émoi encore une fois dans le village. Il paraît qu’un officier d’artillerie a dit qu’on allait faire évacuer tous les civils parce que les gros calibres étaient arrivés, et qu’on allait faire partir les civils, comme si notre vie les préoccupait depuis un an. Alors il faut voir tout le remue-ménage. Les femmes courent d’un côté et d’autre annoncer la nouvelle et l’on se prépare à partir, elles font leur paquet, encore une journée à avoir bien peur, on ne sait que penser. »

Il leur faudra attendre encore huit mois !


Bucquoy, le 25 juin 1916. Jour de l’Évacuation



Évacuation

Ce jour-là est un dimanche. La canonnade donne fort. Ce qui n’empêche pas « le garde et les chefs de groupe, vers une heure du matin, de passer dans toutes les maisons. » Ordre est donné à tous les habitants de se rassembler, rue St Eloi, à 4 h du matin au plus tard. « Chacun prendra ce qu’il peut porter lui-même de linge, de vêtements et de nourriture. »

Mais, nous dit Augustin Legrand, le témoin courcellois du passage des Bucquoisiens, les bagages sont pris en charge et les vieillards et les handicapés sont autorisés à monter sur les chariots.
Les hommes de 16 à 60 ans sont rassemblés dans la cour de la brasserie de M. COOCHE et sont prévenus qu’ils ne pourront pas partir avec les autres : ils doivent rester pour travailler dans les villages voisins.

Pour le chemin, ce n’est pas le plus court qui est choisi : on longe le cimetière et on prend la route du bois de Logeast. Le chemin est plus long, mais moins exposé aux obus.

L’arrivée à Courcelles-le-Comte a lieu vers 7 h.  Nos rapatriés sont bien fatigués. Beaucoup n’avaient pas dormi cette nuit-là à cause des bombardements. Ils sont fatigués de cette ambiance de guerre. Ils sont mal nourris, ils sont sans cesse secoués par les bombardements, irrités par les vexations, les exigences de toutes natures qu’exercent sur eux les Allemands.

Ils sont parqués dans la cour de la sucrerie. Les Allemands font une distribution de café et donnent du lait aux enfants.

(Photo) Je vous demanderais de regarder cette photo avec attention. Parce qu’elle est insolite. On est en pleine guerre et pourtant cette photo recèle un peu de sérénité. Elle me fait songer au « Déjeuner sur l’herbe » d’Edouard Manet. Les Français sont tranquillement assis dans l’herbe. Il y a surtout des femmes et des enfants. Bien sûr il y a des Allemands autour, ils sont nombreux, mais ils sont calmes et ne semblent pas armés : ils parlent entre eux. On dirait que le temps s’est arrêté. Les Français sont contents de la tournure des choses et de retourner en France « libre ». Les Allemands, de leur côté, sont satisfaits de pouvoir se débarrasser de cette population qui venait mendier à tout moment et à qui ils n’avaient plus rien à donner ! Comme a dit Hindenburg : « On va enfin se débarrasser des bouches inutiles à nourrir. »

 

Déjeuner sur l'herbe...

 

A une heure de l’après-midi, on fait un appel général dans un pré voisin. Mais ce n’est que vers 6 h du soir, qu’ils sont conduits dans un champ, près de la gare. Ils sont près de 1300, sans compter les habitants d’Ablainzevelle qui avaient dû quitter leur village vers midi.

On leur promet qu’un train va arriver bientôt pour les emmener à Bapaume, dit-on. Mais à 10 h du soir, ils sont toujours là. En attendant, ils se couchent sur l’herbe, gardés de tous côtés par des soldats. Au nord et à l’ouest, les éclairs brillent sans cesse à l’horizon, un roulement continu de canons se fait entendre.

Ils sont arrivés à 7 h du matin à Courcelles, et ce n’est que le lendemain vers 2 h du matin, le lundi 26 juin, qu’arrive à Courcelles, un train composé de 50 wagons militaires. Chacun s’y installe tant bien que mal. Le train se met en marche et les évacués partent vers l’inconnu.

Ils passent à 6 h à Cambrai, et arrivent à 7 h 30 à Valenciennes. Arrêt de deux heures. Dans une grande salle près de la gare, les dames françaises de la Croix Rouge font une distribution de boissons chaudes : café, soupe, et lait pour les enfants.

A 9 h 30, le train se remet en marche pour ne plus s’arrêter qu’en Thiérache, à Avesnes-sur Helpe. Là, tout le monde descend. Après une distribution de pain, on se groupe par familles, et on monte dans les voitures venues de tous les pays environnants.

Tous les habitants de Bucquoy et Ablainzevelle sont répartis dans les villages des cantons d’Avesnes-sur-Helpe [Beugnies, Dompierre, Doulers, Felleries, Ramousies, Saint-Aubin, Saint-Hilaire, Semeries, Semousies, Taisniere-en-Thiérache, Grand et Petit Fayt, Boulogne-sur-Helpe, Cartignies, Etroeungt, Sains-du-Nord].

Les rapatriés  sont généralement bien accueillis par les habitants des villages, aux environs d’Avesnes. Ceux-ci s’empressent de leur procurer tables, chaises, vaisselle, du lait, du beurre, du fromage.

Ce qui impressionne ceux qu’on va appeler les « réfugiés », c’est le calme dont ils jouissent après la vie d’enfer qu’ils ont connue pendant plus de vingt mois ; c’est de se sentir en sécurité, à l’abri des obus. Ils sont à 90 km du front, c’est à peine s’ils entendent gronder le canon très loin. C’est enfin de ne plus être en contact immédiat avec les Allemands : à peine voient-ils passer un soldat de temps en temps.

[Pendant les premières semaines, ils pouvaient circuler d’un village à l’autre pour visiter leurs amis et leurs connaissances, et surtout essayer d’avoir des nouvelles des hommes restés à Courcelles. Mais bientôt il leur fut interdit de sortir du territoire sans laissez-passer ; alors les évacués convenaient d’une heure pour se rendre les uns et les autres à la limite du territoire, afin de se rencontrer.]

Il faut encore parler de ceux qui, après le départ des évacués, se sont cachés et ont été trouvés dans Bucquoy : plusieurs personnes, dont quelques malades, comme Jules Dupont, et quelques réfractaires qui avaient essayé de rester malgré tout et qui furent enfin découverts par les patrouilles, quittèrent seulement Bucquoy le mardi, c’est-à-dire deux jours après les autres. Tous ces retardataires durent séjourner à Courcelles une douzaine de jours et furent ensuite évacués dans le Nord.

Le 14 septembre, ils apprennent que les hommes de Bucquoy, retenus comme ouvriers civils à Courcelles, sont arrivés à Pont-sur–Sambre. Et le 29 septembre, ces ouvriers civils arrivent à St-Rémi et le Commandant d’Avesnes les autorise à rejoindre leurs familles respectives.

Rapatriement

Le 1er janvier 1917, un ordre du Commandant d’Avesnes avertit les évacués qu’ils pourront rentrer en France par la Suisse. Seuls les jeunes gens et les hommes de 14 à 60 ans ne pourront partir.

Bientôt on annonce que la date de départ est fixée au 18 janvier et les heureux partants s’empressent de préparer leurs pauvres bagages.

Le 18 janvier, à 6 h du matin, après avoir dit adieu à ceux qui les avaient si bien accueillis, les voyageurs pour la France non occupée se remettent en route pour Avesnes-sur Helpe. Ce matin-là la neige encombre la route et tombe sur les voyageurs dans les chariots découverts. On arrive enfin à Avesnes vers 8 h.

Défense de causer avec les civils de l’endroit.

Tous les évacués sont regroupés dans un hôtel vide. On les appelle par famille et chacun porte, attachée au cou par une ficelle, une étiquette avec un numéro de classement et de bagage. Ils passent ensuite dans une autre salle pour l’inspection.

Là, des civils reprennent à chacun sa carte d’identité et fouillent les hommes. Des dames allemandes de la Croix Rouge fouillent les femmes.

Tous ceux qui devaient partir avaient dû remettre le samedi 13 janvier à la Kommandantur d’Avesnes, les valeurs qu’ils se proposaient d’emporter et après contrôle, le lendemain, ces valeurs étaient remises à l’intéressé sous pli cacheté, avec défense d’y toucher avant d’arriver à la frontière suisse.

Une personne a été trouvée en possession de 1200 francs en or qui lui sont échangés sur le champ en bons communaux. Il était seulement permis d’emporter 300 francs en billets de banque par famille et deux pièces de cinq francs. Quant aux bons d’émission, on pouvait en emporter autant qu’on voulait.

Vers midi, ces formalités sont terminées. Mais il est interdit de sortir afin de n’avoir aucun rapport avec la population d’Avesnes.

A 16 h 30, ils peuvent prendre place dans le train : les voitures sont confortables : elles ont des couloirs et elles sont chauffées. Mais le train ne se met en marche qu’à 21 heures.

Le 19 janvier, à 7 h 30, les Allemands font pour la première fois depuis le départ une distribution de soupe et de café. Les enfants au-dessous de 4 ans ont droit, eux, à du lait condensé.

Vers midi, ils arrivent à Buzendorf, tout près de Metz, chef-lieu de la Moselle, allemande depuis 1871. Tout le monde descend pour manger la soupe dans une baraque en planches.

A 18 h, ils arrivent à Strasbourg, à Offenbourg : nouvelle distribution de soupe et de pain.

On en repart trois heures après, pour traverser la Forêt noire pendant la nuit. Quelques gares avant d’arriver à Singen, le 20 janvier, à 3 h 20 du matin. Et là, survient un drame : Jules Théry, qui avait ouvert une porte pour uriner, se tue en tombant du train en marche.

Avant de pénétrer en Suisse, les rapatriés doivent subir une dernière visite et être fouillés. On arrive à la gare de Schaffhouse, ville-frontière entre la Suisse et l’Allemagne, à 5 h 10. Tout le monde descend et quitte sans regret les Allemands pour monter dans un train suisse dont les conducteurs se montrent pleins de prévenance et de politesse.

A 7 h 45, à l'arrivée à Zurich, ils sont conduits au buffet de la gare où un déjeuner réconfortant est servi. Les dames de la Croix-Rouge procurent de l’eau chaude pour la toilette, puis elles font une distribution de vêtements.

 

 Accueil à la frontière suisse

 A 10 h 30, on reprend de nouveau le train, mais cette fois pour la France !

Arrivée à Berne à 13 h 10, un petit pain et deux saucisses sont distribués à chaque personne, ainsi que du café. L’accueil des Suisses est bouleversant pour tous nos compatriotes qui ont vécu vingt mois dans la terreur ou au moins mal dans une complète indifférence. A l’arrêt du train, sur le quai, de nombreux Suisses les attendent pour leur donner du chocolat, des oranges, des cigares, des cigarettes, etc.

Enfin, après avoir passé à Fribourg et à Lausanne, on arrive à la gare frontière de Saint-Gingolph à 18 h 20. Là les habitants fêtent l’arrivée des évacués en chantant La Marseillaise.

A Meillerie, petite ville après Saint-Gingolph, la gare est illuminée ; des jeunes gens, drapeau en tête, les accueillent en musique. Et lorsque le signal du départ est donné, on se quitte aux cris de « Vive la France ».

 

Arrivée en gare d'Évian

 

 C’est vers 19 h qu’ils arrivent à Évian. Ils sont partis depuis le 18 au matin à 6 h, de l’endroit où ils étaient logés - et les voilà, le 20 au soir, enfin arrivés.

Au sortir de la gare, une fausse porte est dressée, garnie de drapeaux et portant deux inscriptions : « Soyez les bienvenus », à l’adresse de ceux qui arrivent, et de l’autre côté, « Vive la France ».

Ils sont conduits au Casino, pavoisé de drapeaux aux couleurs des Alliés. Des dames, portant un brassard tricolore, servent à chacun du pain blanc et du café au lait.

A la fin du repas, le Préfet souhaite la bienvenue aux évacués et leur parle de la situation militaire actuelle de la France, et la musique entonne La Marseillaise.

Ils doivent ensuite se présenter aux différents bureaux placés dans une des salles du Casino, pour obtenir une carte d’identité.

Là, ils apprennent s’ils sont réclamés par quelque parent ou ami.

Si c’est dans le Pas-de-Calais non occupé, on écrit aux autorités anglaises pour obtenir l’autorisation d’y aller résider.

On peut aussi donner une adresse où l’on pourrait éventuellement être accueilli. Dans ce cas une enquête est rapidement faite et l’évacué est invité à attendre à Évian ou dans les alentours, le temps de recevoir la réponse.

Pour ceux qui ne sont pas attendus, on leur donne leur destination et le départ est rapidement organisé.

Un officier interroge ceux qui pourraient fournir des renseignements intéressants sur les travaux militaires des Allemands. Ce risque "d’espionnage" explique pourquoi les Allemands interdisaient tout contact avec la population d’Avesnes-sur-Helpe ! Avant de quitter le Casino, chacun reçoit une étiquette épinglée à la boutonnière, portant le nom de l’hôtel où il devra loger.

Le lendemain dimanche (21 janvier), après avoir assisté à la messe, ils sont invités à changer leurs bons d’émissions contre des billets français. Suivant la quantité des valeurs que l’on possède, une somme de 50 francs est donnée à chaque personne, et ainsi tous les quinze jours, jusqu’à épuisement des bons déposés. Ces sommes sont payables dans toutes les perceptions.

Le dimanche soir, ceux qui ont été réclamés vont à Annemasse et les villages environnants. Ils y passent quelques jours en attendant l’autorisation qui leur est nécessaire pour se mettre en route.

Chaque réfugié reçoit un bon d’hôtel qui donne droit au repas du matin, c’est-à-dire un bol de café au lait et du pain à volonté ; à midi et au soir : un plat de viande, un plat de légumes, un dessert et un litre de vin pour six. Ce bon est valable pour plusieurs jours et renouvelable.

Des inspecteurs passent assez souvent et demandent aux rapatriés s’ils sont bien traités par l’hôtelier.

Les familles qui n’ont pas été réclamées sont réparties dans divers départements du Centre, du Sud-Ouest et particulièrement dans les Landes.

Elles y restèrent plusieurs années, jusqu’au moment où le Service des Régions libérées peut leur accorder un baraquement au milieu des ruines de Bucquoy

 

Bulletin des réfugiés du Pas-de-Calais

 

 


Si l’on s’intéresse à l’histoire des évacués, il faut évidemment faire connaissance avec le Bulletin des Réfugiés du Pas-de-Calais.

Son premier numéro date du 23 mai 1915. Il paraissait deux fois par semaine. Nous ne détaillerons pas ici, les modifications de fréquence des parutions, les modifications de titre, de format, etc. [Ernest Accart en est le directeur du 23 mai 1915 jusqu’au 10 novembre 1918. Puis c’est Émile Legrand qui lui succède jusqu’à l’interruption du Bulletin.] Le dernier numéro, N° 581, est daté du 30 décembre 1920.

Ce qu’il importe de connaître, c’est que cet organe de presse a très rapidement paru essentiel. Ses buts étaient clairs. Ils sont inscrits en exergue sous le titre : « Défense des intérêts des victimes de la guerre. Relèvement graduel de l’industrie, du commerce et de l’agriculture du Pas-de-Calais. Centralisation de tous moyens pour soutenir et protéger les réfugiés. Secours aux nécessiteux. »[1]

Ces quelques mots résument bien le but des journalistes qui ont fondé ce bi-hebdomadaire, dont l’administration et la rédaction ont été confiés au Comité central des Réfugiés du Pas-de-Calais, [9, rue Foyatier] à Paris dans le 18e.

On y trouve très rapidement les convois avec la liste de ceux qui sont arrivés à Évian. Ceci permet de renseigner les parents, les amis, qui ne manquent pas de donner leur adresse, dans le but de faciliter le regroupement des familles. On donne des commentaires sur l’évolution des événements. On trouve aussi des listes d’emplois proposés aux réfugiés.

Notre convoi, selon toute probabilité, parti le 18 janvier au matin d’Avesnes-sur-Helpe, est arrivé le 20 janvier 1917, au soir. D’après le Bulletin des Réfugiés, il comprend 290 rapatriés originaires du Pas-de-Calais : de Bucquoy (130), d’Essarts (2), de Puisieux (63) et de Martinpuich ( Somme) (95), qui sont, nous dit-on, dirigés vers l’Aude.

Je vous rappelle que le doyen Dupas donne le chiffre, approximatif à son avis, de 1300 réfugiés partis de Bucquoy le matin du 25 juin 1916. J’ai noté qu’à toutes occasions, les Allemands ont fait la chasse aux hommes de 16 à 60 ans. On peut donc imaginer qu’à chaque fois ils faisaient quelques nouveaux prisonniers civils qui n’ont donc pas été comptabilisés au sein des convois. A l’aide des renseignements donnés par le Bulletin des Réfugiés, quand l’origine des réfugiés est donnée par commune, on compte environ 850 habitants pour Bucquoy, dont on a les noms et qui sont effectivement passés à Évian.

Dans ce calcul, il faudrait sans doute ajouter ceux qui ont pu appartenir aux premiers convois donnés dans le Bulletin. En effet, à partir du 18 janvier au soir, des chiffres globaux de réfugiés des trois départements sont donnés sans indication d’origine plus précise.

Plus en amont, on trouve ici ou là quelques habitants qui se sont joints à des convois d’autres réfugiés de toutes provenances. Pourquoi sont-ils là ? S’agit-il de Bucquoisiens ayant quitté Bucquoy pour échapper à l’occupation et qui se sont retrouvés « occupés » quand même, ailleurs, dans des circonstances diverses qu’on ne connaîtra pas.

Par exemple dans le convoi du 20 janvier 1917, au matin, dont nous avons dit qu’il était le nôtre, on trouve la famille Muchembled d’Ablainzevelle, mais elle n’est pas au complet. Il manque évidemment Anatole, le mari de Mme Marie Lesage (1867) et père de Julie (1894).

Or j’ai retrouvé Anatole Muchembled dans la troisième liste de réfugiés, donnée dans le numéro 2 du Bulletin des Réfugiés (26 mai 1915). Cette liste n’est pas une liste de familles, mais comprend les noms de cent vingt hommes environ, dont sept d’Ablainzevelle. S’agit-il d’un groupe de prisonniers civils, libérés ou expulsés à cette occasion ? Le 25 juillet 1915, Coralie nous apprend que « quelques prisonniers internés en Allemagne ont écrit et ils disent que les prisonniers civils sont rentrés en France. » Même s’il ne s’agit pas de ces cent vingt hommes-là, au moins a-t-on la preuve que des prisonniers civils sont rentrés en France, bien avant que les populations occupées soient expédiées en France. Ils sont envoyés dans des régions différentes. Les habitants d’Ablainzevelle sont envoyés dans le Gard, mais pas dans les mêmes villages. Anatole Muchembled est envoyé à St Laurent de Carnols. Ce n’est certes pas pour rejoindre sa famille puisqu’elle est encore en zone occupée et n’en sortira qu’en janvier 1917, soit dix-neuf mois plus tard !

[Dans le même numéro, on donne une liste de « rapatriés », dont Tétart Charles, le maire de Puisieux. Dès le début de la guerre, M. Tétart avait été embarqué avec M. le curé Dufour, comme otages par les Allemands. Il est également déjà revenu en France non occupée, mais on ne nous dit pas dans quelles circonstances. Il suffit à la famille d’écrire au Comité central des Réfugiés pour obtenir son adresse.]

Tous ces éléments expliquent pour partie la difficulté de retrouver le chiffre exact des réfugiés. Mais c’est un détail.

Voilà ce que nous apprennent les témoins pour Bucquoy.

En ce qui concerne Courcelles


Qu’en est-il pour d’autres villages ? Pour Ablainzevelle, il semble que, depuis l’arrivée à Courcelles le 25 juin, à midi, ils aient accompagné ceux de Bucquoy jusqu’à Evian. Pour Courcelles, c’est Augustin Legrand qui explique la situation.

En ce qui concerne Bucquoy, le voyage s’est déroulé normalement, en deux temps, comme nous venons de le dire : le premier, de Bucquoy vers la Thiérache, et le second d’Avesnes-sur-Helpe à Évian ! On peut regretter la lenteur des trains, le temps perdu dans les gares, le manque d’alimentation… Autre élément remarquable : toute la population a quitté Bucquoy le même jour, sauf quelques-uns qui se sont cachés et que l’on a rattrapés les jours suivants !

Il n’en est pas de même à Courcelles où plusieurs groupes se sont succédés, pour des raisons inconnues… de notre jeune Augustin ! Un premier groupe de 19 personnes en juillet. Le 7 octobre, 230 personnes dont il nous dit qu’elles parviendront à Évian. Enfin un troisième groupe, de 54 personnes, dont la famille Legrand fait partie, et auxquelles se joindront 7 personnes d’Hamelincourt, sera conduit en Thiérache, mais l’Armistice les y trouvera encore !

Augustin Legrand fait aussi allusion à des procédés inacceptables de la part des soldats allemands, procédés qui ne pouvaient que navrer les familles que l’on séparait juste au moment du départ. La désignation des personnes à expédier était soumise à l’agrément des Allemands. Ceux-ci ne faisaient pas de sentiments et voyaient surtout les services qu’ils pouvaient attendre des restants. Dans telle famille, ils firent partir le père, la mère et laissèrent les trois jeunes filles d’une vingtaine d’années. Dans telle autre, le père, la mère et une fille sont autorisés à partir, mais ils gardèrent les deux autres filles. Dans une troisième, ils firent partir une jeune fille deux jours après sa mère et sa sœur, et pour une autre destination !

Par ailleurs le trajet des habitants de Bucquoy était direct. Ce n’est pas le cas du circuit que font les gens de Courcelles. Pour une raison que nous ignorons, il semble qu’il y ait eu méprise : on les conduit, par le train à voie réduite (appelé Decauville) à Boyelles où, par un froid pénible, ils attendent 4 h pour repartir sur une voie normale, vers Marquion. Là le « commandant de l’Étape » vient les voir et se montre surpris, voire furieux : il attendait 40 hommes et on lui présente 40 femmes, et 12 hommes, de plus endimanchés ! L’intervention du curé de Courcelles, qui faisait partie du convoi, finit par calmer l’officier (cela me rappelle quelque chose !), mais je ne peux tout raconter.

C'est à nouveau le départ, cette fois, pour Palluel, où ils sont d’abord parqués dans l’église. Mais les habitants, ayant appris leur arrivée, les font sortir de l’église, les accueillent chez eux et leur préparent de quoi souper ! Certains réfugiés sont tellement épuisés qu’ils se couchent immédiatement. Quant aux Legrand, dans la famille où ils ont été invités, la maîtresse de maison leur préparait déjà une soupe à l’ail et des pommes de terre sautées, quand le garde vient les prévenir de se regrouper immédiatement devant l’église pour aller à pied à Aubigny-au-Bac. 6 km ! Et là, on les invite à dormir à même le sol, dans la gendarmerie ! Etc.

Comment s’explique, non pas la « mansuétude » des Allemands qui acceptent de renvoyer les Français. Mais comment a pu s’organiser un tel mouvement de solidarité pour éloigner ces populations du risque quotidien de mourir ? C’est ce que nous allons tenter de dire dans notre troisième partie.

Troisième Partie

L’action du Comité International de la Croix Rouge



Vous connaissez tous l’Histoire d’Henry DUNANT. Né à Genève en 1828, littérateur et philanthrope, il assiste aux combats de Solferino et se montre atterré par la quantité de blessés laissés sans soin sur le champ de bataille. Il écrit alors « Souvenir de Solferino » (1862) qui va bouleverser toute l’Europe.

Créées en 1864, à la suite de la convention de Genève par Henry Dunant, les sociétés de la Croix-Rouge, réunies dans la Croix Rouge internationale, ne restent pas inactives quand la guerre de 1914 se déclare.

« Dès le 21 août 1914, le Comité international de la Croix-Rouge ouvre une agence des prisonniers qui va jouer un rôle considérable tout au long de la guerre, afin de faire appliquer les accords internationaux signés entre les États européens aux congrès de La Haye et de Genève, en 1899 et 1907.

« Mais, en ce qui concerne le sort des populations civiles occupées, les conventions internationales de l’époque, relevant tant du droit de La Haye que de celui de Genève, sont muettes. C’est donc par élargissements spontanés de ses compétences que la Croix-Rouge internationale essaie d’agir. En ce qui concerne les civils, elle tente de calquer ses initiatives sur les règles adoptées au bénéfice des blessés militaires : recenser, localiser, aider… »

De plus, ce qui peut sembler secondaire, mais qui est très important, la Croix-Rouge va réussir à faciliter une certaine tolérance pour le courrier.

On peut citer ici la fameuse Gazette des Ardennes  qui n’a rien à voir avec le Bulletin des Réfugiés du Pas-de-Calais dont nous venons de parler. Mais  le même organe de presse existait pour les gens du Nord : il s’appellait Le Journal des Réfugiés du département du Nord, peu importe son nom ! Le Bulletin des Réfugiés du Pas-de-Calais est bien sûr un organe de presse français et diffusé uniquement en France « libre ». La Gazette des Ardennes, au contraire, est allemande, mais écrite en français : son but est d’apporter quelques informations aux Français des pays occupés, données au compte-goutte et toujours dans un but de propagande. On y trouve par exemple, à Noël, des récits à la gloire des soldats allemands ayant accompli de nobles actions auprès de blessés français, sauvés grâce à eux d’une mort certaine…

Bien sûr cette presse, il faut la payer aux envahisseurs et les Français s’en détournent très vite. Mais c’est dans cette Gazette des Ardennes que la Croix-Rouge internationale obtiendra de donner des listes de soldats prisonniers et de donner de leurs nouvelles. C’est grâce à la Gazette des Ardennes que les gens de Puisieux auront les toute premières nouvelles concernant les « soldats du front »… Apprendre qu’ils sont « prisonniers » signifie d’abord qu’ils ne sont pas morts, et c’est énorme. Les conditions de leur détention ne sont évidemment pas connues : on fait confiance à l’influence de la Croix-Rouge…

C’est ainsi qu’à la lecture de son journal , le 27 octobre 1915, nous apprenons que Coralie attend le courrier. A la Feldpost, la poste allemande, elle dit : « Nous voyons tous les soldats venir chercher des chemises, des chaussettes, des tricots, des paquets de leurs parents, et nous toujours rien, jamais aucune nouvelle. Il y a quelque temps, on voyait un journal des Ardennes . Il y avait une liste de prisonniers, on passait son temps à les regarder, mais maintenant plus rien. On ne sait que penser à ses malheurs. »

Puis quelques rares lettres vont parvenir à Bucquoy et à Puisieux. Des soldats français, prisonniers en Allemagne, sont autorisés à envoyer quelques lignes. Mais si ce peu de nouvelles enchantent les unes, elles rendent jalouses les autres qui sont toujours dans l’ignorance ! Mais Coralie n’attendra plus longtemps pour que quelqu’un évoque le destin des siens.

Dès le 4 novembre, elle écrit : « Vers midi nous avons une grande joie, on nous apporte une carte d’Augustin qui est prisonnier civil en Allemagne. Il nous donne des nouvelles d’Eugène, de Parfait, de Pierre, de la famille et aussi de nos malheureux soldats. Quelle joie pour nous si l’on était sûr que c’est bien vrai que vous êtes tous en bonne santé. Que nous sommes contentes de savoir que vous êtes tous réunis et que vous correspondez tous ensemble. L’on est bienheureux tous, nous reprenons courage. Il y a eu neuf lettres de prisonniers et ils donnent tous des nouvelles de plusieurs personnes. Nous nous raccrochons à cette petite branche, c’est toute notre consolation. »

 


         Photo du Service de la Poste aux armées côté allemand, moment tellement important pour les combattants et leurs familles, du côté français comme du côté allemand.



Et la Croix-Rouge va également organiser un acheminement de la nourriture jusqu’au milieu de ces populations occupées.

Grâce à l’action de la Croix-Rouge internationale, et à des comités qui se forment, comprenant des Espagnols, des Hollandais et même des Américains, jusqu’à leur entrée en guerre, bien entendu, les populations vont pouvoir se ravitailler. Par exemple, en ce qui concerne Bucquoy, c’est à Bertincourt que les maires, ou ceux qui les remplacent, sont invités à aller acheter les denrées de base, à des prix avantageux. Le premier approvisionnement se fait le 27 mai 1915. Les noms de ces organismes internationaux varient avec le temps et l’espace. Le chanoine Dupas parle du comité Hispano-Américain. Pour Augustin Legrand, c’est le CRB, « Commission for Relief of Belgium » qui faisait parvenir à Bertincourt du café, du sucre, du sel, du saindoux, du savon, de la céréaline…. M. Legrand a eu l’opportunité d’emprunter à Mme Jeanne Flutte, la fille de M. Alfred Leprand, qui s’occupait de la distribution mensuelle de ces denrées, la liste des bénéficiaires de la distribution effectuée le 20 mars 1916 !

Et puis il y a cette curieuse information qui commence à circuler dans Bucquoy. Les Allemands proposent à la population de les renvoyer en France non occupée ! Mais on ne parle pas de la Croix-Rouge : tout doit toujours être à la gloire de l’Allemagne ! Ne serait-ce pas un piège ? Il y en a eu tant !
Par exemple, au tout début de l’occupation, on a demandé à tous les hommes de se présenter à la Kommandantur. On pense naïvement que c’est pour aller enterrer les soldats morts. En fait, le but était de rafler tous les hommes de 16 à 60 ans, interdits de séjour en zone occupée, et de les embarquer comme prisonniers civils. Le chanoine Dupas, qui sent le piège, conseille alors d’envoyer tous les malades et les grands vieillards pour faire nombre et décourager les Allemands.

Évian


Nous avons donc évoqué le vécu des réfugiés, tel qu’on peut l’imaginer à travers les témoignages écrits des témoins. Nous allons maintenant élargir le propos et expliquer un peu pourquoi cette organisation s’est progressivement installée en Savoie et comment elle fonctionnait. Et pour cette partie de notre exposé, nous nous sommes appuyés sur les travaux de Madame Françoise Breuillaud-Sottas, docteur en Histoire contemporaine de l'Université de Savoie. En effet après une thèse soutenue en 2003 sur La prodigieuse ascension des eaux d'Evian, elle a organisé à Evian divers évènements, dont une exposition sur « Évian et le drame de la Grande Guerre : 500.000 civils rapatriés. » du 5 avril au 16 novembre 2014. Le texte de ce catalogue est très fouillé et très instructif et nous n’avons pas manqué de nous inspirer pour l'essentiel de ce travail unique. Il me semble naturel de la nommer publiquement et de lui rendre un hommage appuyé.

C’est Jacques Desplanque qui possédait ce catalogue au milieu de son immense collection de photos et de livres de photos sur la guerre de 14-18, et nous nous sommes empressés d'étudier ce document indispensable pour cette conférence ! Qu’il en soit remercié.

Pour ce chapitre nous introduisons, par des guillemets, les nombreux emprunts que nous nous sommes permis d'effectuer dans ce catalogue abondamment illustré de photos et de dessins de l'époque. Nous signalons entre parenthèses les pages où les textes ont été prélevés. A noter que ce catalogue est ainsi fait que la page de gauche donne en français le texte qui est traduit en anglais sur la page de droite.

«Avant la guerre de 1914-1918, Évian-les-Bains était une ville d’eau à la mode, située sur la rive savoyarde du Lac Léman. Pendant l’hiver, la population n’atteignait pas les 3200 habitants. Mais entre mai et septembre, la cité accueillait 12 à 13.000 visiteurs. « Aristocrates, hommes politiques ; artistes de renom, banquiers et industriels, composent la clientèle-phare, cosmopolite et élégante de la station.

« En juin 1914, les palaces : l’Hôtel Royal, l’Ermitage, le Splendide, le Grand Hôtel d’Évian, qui sont fermés l’hiver, ont rouvert leurs portes. Le casino présente son nouveau programme. Et sur les hauteurs de la ville, on accueille les premières compétitions de golf de la saison (p.14).

 

 

« Dès les premières semaines de la guerre, la Haute Savoie est confrontée à un afflux considérable de population. Ce sont donc ici des  "réfugiés" qui quittent leurs foyers situés dans les zones de combats, et refluent du front vers l’intérieur de la France pour y chercher un asile temporaire. Chacun est en effet persuadé que le conflit sera bref et victorieux.

«Affolés, certains fuient de leur propre chef, comme ce groupe de cinq cent personnes, qui, le 31 août 1914, parvient en gare de Culoz, dans l’Ain, à la limite du département. Le Journal de Genève décrit une « troupe lamentable de vieillards, de femmes et d’enfants, partis sans bagages, sans argent, qui échouent à Dijon après avoir erré plusieurs jours à travers bois et champs »[1]. Recueillis dans l’urgence par plusieurs communes de la région de Seyssel et de Saint-Julien en Genevois, ils livrent les premiers témoignages des atrocités de la guerre. 

« D’autres connaissent un exil forcé sur ordre du gouvernement français. C’est le cas des habitants des places-fortes du nord et de l’est, évacués par trains spéciaux. L’annonce de leur arrivée permet à l’administration préfectorale de s’organiser. Dès le 1er septembre, elle fait appel aux sentiments de solidarité et de patriotisme des municipalités en leur demandant combien de personnes elles peuvent héberger. Un premier train d’évacués parvient le 6 septembre : il dépose 300 personnes à Thonon et une centaine à Evian qui, après hospitalisation des plus faibles, sont répartis dans les villages alentour.

« Suivent de nouveaux convois. Mais cette fois il s'agit de "rapatriés" originaires de dix départements français, mais aussi de Belgique (p.14).

« Ce phénomène de masse est organisé par l’Allemagne en accord avec le gouvernement français. Il bénéficie de l’appui des autorités helvétiques, dans le cadre de leur politique traditionnelle de bons offices. Des milliers de personnes arrivent par convoi sur la rive française du Léman, via la Suisse, puis sont réacheminées vers la France non occupée (p. 16).

« Il s’agit surtout de femmes et d’enfants, qui sont bien accueillis car leur aide est précieuse pour les travaux des champs où ils suppléent les hommes partis au combat. Beaucoup sont arrivés dans un état de grand dénuement, avec peu de bagages et de liquidités. La générosité trouve là une première occasion de s’exprimer (p. 14).»

Evian, station d’attent

«Evian va jouer un rôle majeur, en tant que station d’attente dès la fin de l’année 1914 puis, à partir de janvier 1917, comme pièce maîtresse du dispositif mis en place par le Ministère de l’Intérieur pour l’accueil des populations déplacées (p. 16). »

 

 


Coordonner le retour.

« A Berne, le Conseil fédéral crée dès le 22 septembre 1914 un bureau de Rapatriement des Internés civils. En effet les accords bilatéraux signés entre les pays belligérants voisins de la Suisse (France, Allemagne, Empire austro-hongrois) permettent le retour dans leur pays d’origine des civils non mobilisables. Sont concernés les femmes, les enfants et adolescents de moins de 17 ans et les hommes malades ou âgés de plus de 60 ans.

« Le Bureau de Berne assure la prise en charge et l’acheminement des rapatriés sur le territoire helvétique jusqu’en février 1915. Mais le nombre de civils considérés comme improductifs et renvoyés en France par l’Allemagne devient tellement important qu’il cesse alors de fonctionner et la mission qu’il remplissait est confiée au Service territorial de l’armée helvétique, assisté de la Croix-Rouge suisse (p. 20) .

« De son côté, le gouvernement français crée un Service des Rapatriés, dépendant directement du Ministère de l’Intérieur, qu’il implante à Annemasse. Le choix de cette petite ville haut-savoyarde résulte de sa proximité avec Genève, véritable table tournante du rapatriement jusqu’à la fin de l’année 1916.

« Les rapatriés partent de Schaffhouse, ville frontière entre la Suisse et l’Allemagne. Ils sont dirigés sur Genève à bord de trains spéciaux des Chemins de Fer Fédéraux, non sans avoir au préalable été accueillis par la commission de rapatriement locale, restaurés et pourvus de vêtements chauds si nécessaire. Les enfants sont très entourés et reçoivent de la population attendrie des friandises, des fruits et du chocolat. Les convois passent ensuite par Zurich, Berne et Lausanne où des commissaires d’étape organisent le ravitaillement et supervisent la suite du voyage (p. 20).

« La dernière étape de ce périple est sans doute, physiquement, la plus pénible. Accueillis par un comité d’officiels et de représentants d’associations charitables, les rapatriés entament la traversée de la ville de Genève à pied par petits groupes, parfois dans le froid ou sous une pluie battante. Les plus fatigués sont transportés en automobile.

« Leur passage dans les rues de Genève suscite la compassion des habitants : Le Journal de Genève décrit la situation : « Depuis le début de la guerre, nous n’avons pas eu de contingent d’internés plus lamentable que celui venu d’Allemagne, par train spécial, jeudi matin, à 6h30. Les malheureux ! Ils étaient 300 vieillards, femmes, enfants et infirmes. Habitant les régions de Verdun et Saint-Mihiel, ils avaient été emmenés par l’ennemi, après avoir vu leurs maisons pillées, incendiées ou bombardées. Ils racontent des choses atroces » (p. 20) ».

Mesurer l’ampleur du rapatriement.

« Durant la Grande Guerre, les déplacements de population atteignent une dimension jusqu’alors inconnue. Dans toute l’Europe, plus de 12 millions de personnes sont contraintes d’abandonner leur région, leur village ou leur maison (p. 22). [4]

« Au total, dix départements du nord et de l’est de la France sont totalement ou partiellement occupés par l’Allemagne entre 1914 et 1918. Ce sont, par ordre alphabétique : l’Aisne, les Ardennes, la Marne, la Meurthe-et-Moselle, la Meuse, le Nord, l’Oise, le Pas-de-Calais, la Somme et les Vosges. Ils fournissent, avec la Belgique, l’essentiel des contingents de rapatriés accueillis en terre savoyarde.

« Si le phénomène du rapatriement est remarquable par son ampleur, il l’est également par sa durée, soit quatre années complètes entre l’arrivée des premiers convois en octobre 1914 et leur interruption officielle le 31 décembre 1918. Il couvre ainsi la presque totalité du conflit. Cependant étant organisé par l’Allemagne en fonction de ses propres impératifs stratégiques et économiques, il ne suit pas un rythme linéaire. Très irrégulier dans ses débuts, avec des convois de quelques dizaines de personnes à plus de 700, le flux des rapatriements devient quasi-ininterrompu à partir de décembre 1916. Les arrivées sont le plus souvent biquotidiennes, à l’exception de dimanches où les trains ne circulent pas, et d’une période de suspension annuelle entre Noël et les premiers jours de janvier (p. 22)».

S’implanter à Annemasse.

« D’octobre 1914 à décembre 1916, le Service des Rapatriés est localisé à Annemasse, choix qui s’est imposé en toute logique car il découle de l’itinéraire Schaffhouse-Genève emprunté par les convois. Le Service des Rapatriés est une structure administrative rattachée à la Direction du Contrôle au Ministère de l’Intérieur, dont il reçoit directement les instructions. Il entretient des relations régulières et travaille en bonne intelligence avec le Préfet de la Haute-Savoie, mais n’est pas soumise à son autorité.

« Un fonctionnaire originaire du Gard, Théophile PERRIER, en assure la direction. Il occupe depuis 1896 le poste de commissaire spécial de la police des chemins de fer à Annemasse et connaît bien la région. Durant plus de quatre années, il jouera un rôle essentiel dans l’organisation du rapatriement, à Annemasse puis à Evian, faisant évoluer son service au fur et à mesure qu’augmentent la fréquence et l’importance des convois et que la coordination des différents intervenants se fait plus complexe (p. 24 ).

« Le rôle du Service des Rapatriés est d’assurer la réception, le recensement, l’hébergement provisoire et une éventuelle prise en charge sanitaire des personnes, avant qu’elles ne soient dirigées vers d’autres départements.

« Annemasse est un point de passage, une station d’accueil et de transit : elle n’a pas vocation à conserver les arrivants au-delà de quelques heures. Il faut en effet libérer rapidement de la place pour les convois suivants (p. 24) .»


Faire le choix d’Évian

« Le système d’accueil mis en place à Annemasse parvient rapidement à saturation, malgré de nombreux perfectionnements.

« Des plaintes de rapatriés remontent jusqu’à Paris : les services, débordés, sont accusés de négliger l’accueil. Les membres du groupe parlementaire des régions envahies, très préoccupés du sort de leurs compatriotes, diligentent des enquêtes sur place. Elles montrent à quel point les services, débordés, négligent l’accueil. Au cours de la commission du 26 mars 1915, Ernest Ganault, député de l’Aisne, expose « qu’il a eu le regret de constater de visu qu’ils étaient dispersés dans les quatre coins de la France. On ne leur demande aucun renseignement sur leur lieu d’origine ou sur leur famille. On les traite, en un mot, comme des bestiaux envoyés à la foire. (P. 28) [1] ».

Il faut imaginer le temps que pouvaient prendre ces formalités administratives. Mais les réfugiés eux-mêmes sont involontairement responsables du temps passé. Un témoin a noté qu’au cours de l’identification sur déclaration, car la plupart sont dépourvus de papiers, conservés par les Allemands : « Les réponses sont lentes, entremêlées d’explications, de questions. Les paysans, quelques-uns d’un grand âge, s’expriment mal, souvent dans une sorte de patois. Certains ne savent dire que le nom de leur hameau qui, n’étant pas une commune, ne peut servir d’indication pour l’état-civil. »[2]

Les plaintes concernent également les interrogatoires quasi policiers qui sont opérés. Rappelons qu’à Lille, des jeunes filles de bonne famille ont été déportées avec un signalement de prostituées ! Les réfugiés ont le sentiment d’être regardés avec suspicion, sinon avec mépris. Philippe Nivet va plus loin et semble convaincu que tous les rapatriés étaient peu ou prou soupçonnés d’avoir été contaminés par les Allemands, en quelque sorte « germanisés ». ]

Il est décidé fin 1916, en accord avec les autorités helvétiques, que les trains contourneront dorénavant le Léman en obliquant, à hauteur de Lausanne, non plus vers l’ouest mais l’est.  Après un passage en gare du Bouveret, ils pénètreront sur le territoire français à Saint-Gingolph et seront dirigés sur Evian, promue station d’accueil (p. 28).

« Annemasse et Évian sont des villes de taille comparable (respectivement 3319 et 3243 habitants au recensement de 1911), mais Évian possède en effet, grâce à son activité thermale et touristique, de solides infrastructures médicales et hôtelières qui la rendent apte à l’accueil des rapatriés (p.30 ). »

Optimiser le service des Rapatriés

« Une interruption programmée des convois entre le 24 décembre 1916 et le 17 janvier 1917 permet le déménagement des services officiels à Evian et leur installation au Casino qui devient le centre névralgique du rapatriement (p.30). »

Bucquoy et Puisieux font donc partie des premiers convois qui sont accueillis à Evian, puisque d’après le Bulletin des Réfugiés, le convoi de Bucquoy arrive le 20 janvier au matin et celui de Puisieux le même jour au soir. Mais rappelons que certains des habitants de ces deux villages sont arrivés bien avant cette date, en convoi, ou isolés ! En juin 15 pour Puisieux, par exemple.

« C’est désormais dans l’imposant édifice du Casino, construit en 1912, que les rapatriés sont accueillis. Il abrite une vaste salle de jeux et de spectacle et de nombreuses pièces annexes pouvant être utilisées comme bureaux.

« La Société Anonyme des Eaux Minérales d’Evian, concessionnaire du bâtiment, le met à la disposition du Ministère de l’Intérieur, moyennant un loyer de 30.000 francs qu’elle reverse intégralement à une œuvre locale de bienfaisance en faveur des rapatriés.

« Evian assume les fonctions précédemment dévolues à Annemasse, à plus grande échelle, avec des moyens plus étendus et un personnel rémunéré plus important. La direction générale reste confiée à Théophile Perrier.

« Les Services de l’Etat assurent :

  • La réception des rapatriiés
  • L’identification et la reconstitution de l’état-civil
  • La répartition dans les hôtels de la ville
  • Et l’acheminement vers une destination définitive.

"Ils gèrent également

  • un vestiaire pour la distribution des vêtements,
  • des bains-douches,
  • une pouponnière
  • des installations médicales. Ces dernières sont dirigées par des médecins dépendant du Service de Santé des Armées assistés d’infirmières de la Croix Rouge des comités d’Evian, de Thonon et de Lyon.


« Pour une efficacité maximale, les différentes tâches administratives sont dissociées ; chacune relève d’un bureau placé sous la responsabilité d’un chef de service.

« Le plus important est le Service d’Identification et de Recherches, dirigé par Philomène GOOSENS, qui a plus de cent filles sous ses ordres. Elles sont chargées d’établir des fiches individuelles, travail énorme et minutieux sur lequel repose l’ensemble du système.

« Au Casino se trouvent également trois bureaux qui dépendent des Ministères de la Guerre, des Finances et du Travail.

- Le premier est chargé du Renseignement militaire :

                   " Les rapatriés sont successivement questionnés sur les mouvements de troupes ennemies, leur moral, transport de matériel, construction de voies ferrées et exécution   de tous travaux stratégiques. "[3]

- Le second procède à l’échange des bons de ville, monnaie fiduciaire émise dans les régions envahies, qui n’ont pas cours dans le reste du pays ; l’échange est limité à 100 francs par adulte et 30 francs par enfant.

- Le dernier bureau détermine si les arrivants sont aptes à travailler et s’enquiert de leurs compétences professionnelles (p. 30).

« Enfin le Service des Rapatriés peut compter sur l’appui logistique et le soutien financier de plusieurs associations caritatives. Au Casino, de nombreux bénévoles aident à la préparation et au service des repas, s’occupent du vestiaire ou gardent de jeunes enfants pendant que leur mère accomplit les formalités administratives. Ils contribuent à une prise en charge globale des rapatriés pendant la totalité de leur séjour, de l’arrivée en gare d’Evian jusqu’au départ vers un nouveau lieu de résidence (p. 32 ).»

Mais toute la région reste impliquée

« Annemasse. C’est avec un sentiment de soulagement teinté d’amertume qu’Annemasse est devenue station d’attente. Elle n’en conserve pas moins une place importante, centrée sur l’hébergement et l’accomplissement des formalités administratives (p. 32).

« Presque tous les villages du Chablais hébergent des réfugiés ou des rapatriés. A l’évidence, ce n’est pas l’affaire exclusive des villes : Annemasse, Évian ou Thonon. C’est bien l’ensemble de la région, la rive française du Léman dans son acception la plus large, qui participe à l’accueil des rapatriés (P. 32 ). »

Pour tous, pour les réfugiés d’abord, mais aussi pour les bénévoles et les officiels, il est important de ritualiser l’arrivée.


« Deux convois arrivent chaque jour à Évian, l’un à 7 heures, l’autre à 17 heures. Après novembre 1917, chacun transporte entre 600 et 650 personnes. L’entrée d’un convoi en gare d’Evian est toujours un moment chargé d’émotion, pour ceux qui arrivent comme pour ceux qui accueillent. Les rapatriés ont passé la frontière à Saint-Gingolph, mais Évian marque véritablement leur retour sur le sol de France non occupée, où ils posent le pied pour la première fois depuis des années. Tout contribue à rendre cet instant inoubliable : les drapeaux français flottant au vent, les clairons jouant la Sonnerie au drapeau, les soldats de l’armée territoriale aidant les moins valides et s’occupant des bagages ; jusqu’à la « stature formidable » des Américains conduisant les voitures de l’American Red Cross (La Croix Rouge américaine), signe tangible de la présence des Alliés (P. 38)

« Ceux qui le peuvent partent à pied vers le Casino (qui n’est pas tout près), au son des clairons. Ils ont déposé leurs bagages, en échange d’un numéro, dans une vaste consigne attenante à la gare et ils les retrouveront au moment du départ. Les photographes de presse effectuent des clichés de ces impressionnants amoncellements de paquets, dont la gestion est faite avec rigueur. Avant d’amorcer la descente vers le centre-ville, le groupe passe sous une large banderole proclamant, côté gare : « Soyez les bienvenus », et côté ville : « Vive la France ».

« La réception faite aux rapatriés se déroule de façon immuable, deux fois par jour, avec une solennité voulue par le Ministère. En pénétrant dans la grande salle du Casino, beaucoup sont éblouis. La fanfare d’Évian, placée sur une tribune, exécute Sambre et Meuse, la Marche Lorraine, le Chant des Allobroges (c’est le nom du peuple de la Gaule transalpine qui a donné la Savoie) et bien sûr la Marseillaise, que l’on écoute debout, les larmes aux yeux ; à l’arrivée d’un convoi d’enfants belges, le 16 décembre 1917, elle joue la Brabançonne. Pour ces gens qui ont enduré des années de privations alimentaires, le repas qui suit, si simple soit-il, est un véritable festin avec pain blanc, café au lait et chocolat. Ce dont ne bénéficiaient d’ailleurs pas les habitants d’Evian : le pain blanc était rare, même en France non occupée !

« Les rapatriés écoutent ensuite une allocution de bienvenue qui s’attache à faire connaître à nos compatriotes que le pays connaît particulièrement leurs souffrances et qu’il a conscience de la dette sacrée qu’il a contractée à leur égard. On leur explique également quels sont les droits et les devoirs liés à leur statut de réfugiés ; c’est le premier pas vers une dignité retrouvée.

« Puis ils sont invités à remplir les formalités administratives qui détermineront les modalités de leur séjour à Evian (p. 38 ).»

Personnaliser la prise en charge

« Les rapatriés accèdent par groupe de 150 à une salle dans laquelle se trouve une double rangée de tables, surmontées de pancartes portant une lettre de l’alphabet, de A à Z. Chaque table, derrière laquelle se trouvent des dizaines de casiers remplis de fiches, gère une lettre.

« La première rangée est le Service d’Identification, la seconde celui des Recherches (p.32).

« Chacun reçoit une Carte de Rapatrié, précieux sésame pour toutes les démarches ultérieures, en particulier les versements des allocations.

« Le Service des Rapatriés est une structure aux rouages bien huilés, d’une remarquable efficacité qui traite 1300 rapatriés par jour. C’est néanmoins un lieu d’échange où il y a place pour la sensibilité et la compassion, d’autant que certains employés sont eux-mêmes issus du rapatriement et qu’ils sont aidés par de nombreux bénévoles. L’écoute y joue un grand rôle ; elle permet d’individualiser l’accueil, de repérer les situations difficiles et d’orienter vers des associations charitables pour l’octroi de premiers secours.

« Un sondage réalisé sur les deux premières semaines de janvier 1918 permet de constater que les convois sont composés à 50% de femmes, 30% d’enfants et 20% d’hommes. Cette proportion est à peu près constante sur la période 1917-1918. Bien des familles sont incomplètes, fractionnées ou recomposées. Les chefs de famille sont essentiellement des femmes. Leur mari est au front ou prisonnier, ou bien elles sont veuves de guerre : elles ont souvent à charge plusieurs enfants ou des parents âgés (p. 42). »

Nous ne pouvons pas insister sur tous les aspects, bien que très importants, qui retenaient l’attention des promoteurs de ce grand mouvement de solidarité. Par exemple, l’Œuvre Eviannaise d’Assistance aux Réfugiés était chargé de proposer une aide aux plus démunis.

Les enfants étaient l’objet de toutes les attentions.

« Ils occupent une place à part dans le rapatriement par la compassion qu’ils inspirent. Ils sont plusieurs centaines dans chaque convoi, mais il existe des trains spéciaux ne transportant que de jeunes rapatriés entre 2 et 12 ans, encadrés par des accompagnants. Dans ce cas, ils font l’objet d’attentions particulières : sur le quai de la gare, ils reçoivent de petits drapeaux français et de menus jouets ; le discours de bienvenue des autorités est approprié à leur âge et le repas s’achève par une distribution de friandises.

« Parmi les plus petits, beaucoup n’ont jamais connu une vie normale. Les mauvaises conditions de logement, les privations alimentaires, les traumatismes sont à l’origine d’importants dommages physiques et psychiques. La plupart sont dénutris, avec atteintes des systèmes musculaires, respiratoires et nerveux.

 

Infirmières s'occupant des enfants           

« Déscolarisés depuis des années, certains sont incapables de lire ou d’écrire à plus de dix ans, et on ignore quelles seront les séquelles psychologiques chez ceux qui ont vu mourir un membre de leur famille : " Détresse d’enfants qui ne rient jamais, d’enfants qui pleurent sans cris, en silence, dont les larmes coulent, muettes, sur les petites joues creusées. "

« Ces enfants nécessitent une prise en charge adaptée que le Service des Rapatriés délègue entièrement à la Croix-Rouge américaine et au Secours aux Rapatriés, qui travaillent en étroite collaboration.

« La Croix-Rouge américaine loue depuis novembre 1917, le Châtelet, vaste établissement thermal entouré d’un parc, dont elle a transformé l’hôtel en hôpital et deux villas en pavillons d’isolement pour les enfants contagieux. (p. 52).

« Le Secours aux Rapatriés, qu’il ne faut d’ailleurs pas confondre avec le Service des Rapatriés, est une œuvre créée en avril 1917 à l’initiative d’Elisabeth Gillet-Motte, fille d’un industriel de Roubaix entrée par mariage dans la haute bourgeoisie lyonnaise. Son action s’exerce principalement en faveur des orphelins et des enfants isolés non réclamés (p. 58). »

Il fallait en outre activer les réseaux de la générosité.

« Les communes de France sont sollicitées (p.58).

« D’autres financements sont trouvés sur place. Contrairement à beaucoup de stations françaises, Evian n’a pas vu ses palaces réquisitionnés par le Service de Santé des Armées ; l’été, elle reste fréquentée par des touristes fortunés. La Société des Eaux Minérales est un donateur régulier et la clientèle des grands hôtels fait preuve d’une constante générosité (p.62). »

Et aussi veiller au bien-être des rapatriés.

« Les hôtels ne sont pas toujours confortables : ils sont souvent bondés et mal chauffés.

« Un Foyer des Rapatriés, confortable, est hébergé dans une des salles de l’Hôtel de Paris. Créé à l’initiative de la Municipalité, il est géré par l’Œuvre Eviannaise d’Assistance aux Rapatriés. C’est un lieu de réunion chauffé ouvert de 9h à 18h. On s’y retrouve entre gens d’un même village, on y fait de nouvelles connaissances. Des journaux, comme le Bulletin Meusien ou le Journal des Réfugiés du Département du Nord, sont à la disposition des visiteurs, ainsi que du matériel de correspondance, des jeux de société et des livres. Et les enfants ne sont pas oubliés (p. 66).

« Le bien-être des rapatriés est une préoccupation constante du Ministère de l’Intérieur qui souligne régulièrement, dans ses correspondances avec les préfets et les maires, que le pays a une dette envers eux : " Je vous rappelle de nouveau que je considère comme le premier devoir : la France qui n’a pas connu les horreurs de l’invasion doit à ceux de ses enfants qui ont le plus souffert l’hospitalité la plus généreuse (p.66). "

« Le Ministère surveille les prix pratiqués pour les loyers et bien entendu « révise régulièrement les listes des bénéficiaires, pour éliminer ceux qui cumulent allocations et travail suffisamment rémunérateur ou qui disposent de ressources personnelles importantes (p. 68 ). »


Dernière partie :

Le devenir de toutes ces populations « occupées », "évacuées",« réfugiées », « rapatriées »,

en tout cas rendues à la liberté



Le Bulletin des Réfugiés du Pas-de-Calais nous donne, comme nous l’avons dit, à partir de son Premier numéro du 23 mai 1915, pour chaque convoi, le nom, le prénom, l’âge du réfugié, son lieu d’origine, et sa destination, au moins provisoire. Mais nous n’avons guère de renseignements personnalisés sur les suites.

On sait que les destinations ont été aussi bien l’Ain, les Alpes Maritimes, le Var, le Lot-et-Garonne, le Gard, Rouen, mais aussi, en particulier pour des gens de Puisieux, le Cantal, la Lozère, les Landes…
A Bucquoy, convoi du 20 janvier 1917, au matin : 70 personnes de Bucquoy, dont Guislain Leturque, 11 ans. C’est le futur grand-père de Frédéric Leturque, le maire actuel d’Arras.
Dans le même convoi, 156 personnes d’Ablainzevelle, dont les Muchembled , les Lecocq , dont la destination est l’Aude.

A Puisieux, convoi du 20 janvier 1917, au soir, Coralie Plez, qui a 28 ans part dans l’Aude, avec Zoë, née Philippe, 46 ans et Rosa, née Cucheval, 52 ans. Alors que Dessenne Antonie, née Plez, 33 ans, et son fils Maurice, 4 ans, futur Papa de Raymonde, est dirigé sur Mondicourt ! (Photo des Ployette)

A Boyelles, convoi du 7 février 1917 au soir : les familles Guéant et Ledent partent à Alençon ! Mais René Guéant, né le 15 novembre 1900, n’est pas avec eux : il a été embarqué comme prisonnier civil. Heureusement, il reviendra ! (Photo des Guéant)

A Moyenneville, Marius Cathelain que j’ai bien connu, et Bertha Lherbier, 11 ans, future Mme Emile Warin, la grand-mère de  Marie-Jo Lutun.
Le n° 180 du 8 février 1917 nous donne l’adresse à Paris des Ployette de Puisieux.

A Croisilles, les Poutrain sont arrivés par le convoi du 14 février 1917, au soir. Mais Alexandre, le père, qui était maire du village, ne les accompagne pas.

Deux éditoriaux, parmi tant d’autres, que nous avons lus dans ces Bulletins, méritent d'être signalés !

Dans le Bulletin n° 178 du 1er février 1917, on lit un éditorial de Robert d’Artois, journaliste toujours très lyrique :
« Nous reviendrons ! A ceux d’Artois.
Réfugiés de nos chers villages d’Artois, oui, il faudra revenir. Le sol natal, après la dure épreuve et l’odieuse occupation étrangère, aura le droit de compter sur le retour de ses enfants, de tous ses enfants…
Quoi qu’il en soit, nous reviendrons, là où nous avons vécu, c’est-à-dire aimé et pleuré. Là est notre âme ! C’est notre cœur ! »
Robert d’Artois cite Victor Hugo et conclut en disant :
«  Oui !... mille fois oui… Nous reviendrons ! »

J’ai trouvé aussi ce « Propos d’un Poilu », intitulé « Foin des crises ! » (Bulletin n° 183, du 18 février 1917)
« Beaucoup ne peuvent ouvrir un journal sans friser une crise de nerfs… Dame ! Il y a de quoi ! Une crise appelle une crise, pas vrai ?... « Crise des transports, crise politique, crise du charbon, crise grecque, crise russe, crise des camemberts, crise des cuirs », etc., etc.
C’est inouï ! fabuleux ! effrayant ! terrifiant ! renversant !
Pauvres civils ! On voit bien que c’est la guerre… Nous autres, les poilus, planons bien haut. »

L’historien doit remplacer le témoin. C’est-à-dire qu’il doit bien entendu croiser tous les témoignages dignes de foi, mais aussi lire les enquêtes qui ont été effectuées à l’époque, se servir de tous les indices pour retrouver l’ambiance générale.

Un historien d’Amiens, Philippe Nivet, a été un collègue et ami de Madame Nadine-Josette Chaline, ancien doyen de la faculté d’histoire et géographie, la maman de notre ami Olivier Chaline qui, deux fois, est venu à Bucquoy pour nous donner de belles conférences. Philippe Nivet a travaillé sur les archives de ces réfugiés du Nord et de l’Est. Et malheureusement, il n’a pas pu éviter de donner à son ouvrage un sous-titre évoquant « Les Boches du Nord ».

  NIVET PHILIPPE – Art. « Réfugiés en France », in Dictionnaire de la Grande Guerre, op. cit., p. 876. P. Nivet évoque la « suspicion à l’égard des réfugiés qui ont été longtemps au contact avec l’occupant allemand » : ne se sont-ils pas « germanisés », à l’instar de ces femmes qui ont eu des relations intimes avec des Allemands

Dans son ouvrage paru en 2004, on trouve deux références à Bucquoy : page 186, il écrit : « Des communes du Pas-de-Calais sont également évacuées à cause des bombardements : 1100 personnes quittent Bucquoy le 26 juin 1916 après en avoir reçu l’ordre des autorités allemandes, à cause du danger provoqué par les bombardements, et , après un transport en chemin de fer, sont réparties dans des communes du Nord, aux alentours de la ville d’Avesnes. » (5)

Et page 192, deuxième référence : « A Tesnières, près du Grand Fayet, les habitants ont fait une chanson ironique sur les évacués de Bucquoy, disant de ceux-ci qu’ils sont mal peignés, sales, menteurs… »(6)

   (5) Interrogatoire de rapatriés de Bucquoy par le commissaire spécial du Havre, 30 avril 1917.

   (6) Rapport du commissaire spécial d’Evian n°579, 23 janvier 1917.
Il est toujours extrêmement désagréable d’avoir l’air de faire un procès à une personnalité comme Philippe Nivet à propos d’une faute d’orthographe : il ne s’agit cependant pas de « Tesnières, près du Grand Fayet », mais de « Taisnières-en-Thiérache, près du Grand Fayt » ! Mais le problème ne s’arrête pas là : nous avons un témoignage personnel à propos de Tainières. Louise Rivaux, future Louise Derancourt, la Maman de Marie-Thérèse, s’est retrouvée dans une famille où tout se passait bien et dont elle a gardé un excellent souvenir ! Au bout de quelque temps, « du château », on est venu les solliciter  parce qu’ils répondaient aux critères souhaités ! Mais comme ils étaient en bonne compagnie, ils ont refusé ce qui pouvait être considéré comme une « promotion ». Après Taisnières, ce fut Montbrizon, où l’une des deux sœurs de Louise a trouvé son mari ! Après la guerre, les Rivaux sont retournés à Taisnières où leurs hôtes ont été très heureux de revoir la petite Louise, née en 1895.
Autre remarque. Ecrire une chanson sur la mauvaise hygiène des gens de Bucquoy peut être un geste de rejet brutal. Mais ce peut être aussi une marque de rapprochement des deux communautés ayant permis de s’exprimer sur un mode léger pour se moquer gentiment des « étrangers » !

Il y avait cela : la différence de nourriture, l’ennui, le manque d’information sur les soldats de leurs familles. Et puis les réfugiés, cela va un moment, ils sont polis, nous sommes généreux avec eux… mais quand cela se prolonge, les caractères se manifestent, les rapports s’aigrissent ! Il se glisse toujours quelques mauvais éléments qui ne payent pas leur loyer, ou qui ne viennent pas travailler alors qu’ils ont promis ! Il est très probable que si les Allemands avaient, par extraordinaire, attaqué par le sud et occupé les Alpes maritimes, par exemple, Philippe Nivet aurait été convaincu de parler des « Boches du Sud » !

Mais dans le n° 186 du Bulletin des Réfugiés de Pas-de-Calais du 1er mars 1917, on peut lire « en miroir » ces informations :
«  Les rapatriés ne tarissent pas d’éloges sur l’accueil chaleureux qui leur est fait en Suisse. Ils sont moins loquaces au sujet de l’empressement qu’on met en France à les diriger vers la résidence fixée par l’administration : témoin ce convoi expédié sur un des ports de l’Atlantique, qui mit sept jours pour parvenir à destination. A l’arrivée on s’est aperçu qu’une vieille dame était morte avant d’atteindre le port.

Il faut rappeler ici que sur 500.000 réfugiés arrivés en Savoie, 1200 sont morts au cours du voyage ou peu de temps après leur arrivée.

« Les rapatriés font aussi des réserves sur l’accueil qu’on leur a parfois ménagé. Témoin ces trois maires d’un département du sud qui firent rebrousser chemin vers la sous-préfecture, aux réfugiés qu’ils devaient hospitaliser… »

Un cas concret pour détailler les démarches de l’administration

Le chanoine Dupas a gardé dans ses archives une petite correspondance qui est significative. M. Delmail, instituteur à Ecuires par Montreuil/sur/Mer, a reçu une lettre, datée du 14 février 1917, de l’Hospice de L’Argentière dans le Rhône, au sujet de sa belle-mère, Mme Leroy Célestine, veuve Choquet, qui habite Essarts-les-Bucquoy. Le directeur lui écrit : « Votre mère est rentrée en France. Elle se trouve actuellement à l’Hospice de L’Argentière (Rhône) où nos meilleurs soins lui seront donnés. » Dès le 16, la réponse part d’Ecuires. Cette lettre nous apprend que depuis trois semaines le beau-fils sait qu’elle était rentrée en France. Il a fait aussitôt des démarches et tout est réglé à Ecuires pour son retour chez lui. A quoi le directeur répond dès le 20 :

« Quant aux démarches à faire, il est nécessaire que vous fassiez immédiatement une demande à la Préfecture du Rhône, dans laquelle vous mentionnerez l’endroit où se trouve votre belle-mère, le lieu où elle doit se rendre, l’engagement que vous prenez de la recevoir et les démarches déjà faites par vous. »
« La Préfecture du Rhône s’adressera à la Préfecture du Pas-de-Calais, qui enverra après enquête son avis à M. le Préfet du Rhône ; s’il est favorable, un ordre de transport sera délivré à Mme Leroy. Dès que cet ordre me parviendra, je la mettrai en route immédiatement et vous aviserai du jour de son départ. Ces démarches peuvent demander une huitaine de jours. »

Tous ne sont pas revenus.
Nos réfugiés n’étaient pas tous des bons à rien ni des Boches. Pour vivre, et s’occuper, ils cherchaient à exercer une activité, fût-elle temporaire, et un certain nombre d’entre eux se sont installés, là où le destin les avait menés. Je connais plusieurs exemples de gens qui se demandent pourquoi et comment ils sont arrivés là !

Un exemple : M. Defrémont, qui a les deux nationalités, anglaise et française, est passé à Bucquoy, chez Freddy [au café du commerce, sur la Place]. Les recherches ont permis d’établir que ses grands-parents, René Defrémont, né à Saint-Quentin, et Marie Blondel, née à Bucquoy, ont connu les bombardements à Bucquoy. Le père de Joël, William Defrémont, venait de naître à Bucquoy, le 9 février 1914. Et Joël a raconté qu’on « le descendait à la cave dans une boîte à chaussures » ! Il est donc vraisemblable qu’ils étaient à Bucquoy au moment de l’entrée des Allemands dans le village le 4 octobre 1914, qu’ils ont vécu l’occupation et qu’ils ont été rapatriés en même temps que les autres. Après Evian, la famille s’est retrouvée dans la Vienne, où le petit William s’est marié en 1950, puis, pour des raisons que nous ignorons, la famille s’est installée plus tard en Angleterre à Folkestone, dans le Kent !

Le passage de la famille à Bucquoy dans les années 1910 est attesté. Nous n’avons cependant pas retrouvé cette famille dans les convois. Mais il ne faut pas oublier que nous n’avons pas le nom de tous les rapatriés.

Le retour
Comment s’est passé le retour à Bucquoy ? On sait peu de choses - au-delà de quelques renseignements très succincts, que nous donne le chanoine Dupas dans le Registre historique de sa paroisse :  

« Retour de l’abbé Dupas : juillet 1919.
1920 : retour à Bucquoy d’un grand nombre de ses habitants, revenus de Bretagne, de Touraine, des Landes.
Février 1921 : un beau baraquement sert d’église provisoire. »

Un Service des Régions libérées organisait le retour ; il fallait s’adresser à ce service pour obtenir l’autorisation de revenir, et se voir accorder une demi-lune, les fameuses Nyssen Huts, qui avaient servi à l’armée britannique et que la Préfecture a rachetées quand les Britanniques sont repartis, remplacées bientôt par des baraquements, au milieu des ruines de Bucquoy. Nous n’avons malheureusement pas de photos des demi-lunes Nyssen. (Photo des baraquements de la mairie provisoire de Bucquoy)

Il y a d’ailleurs eu une première tentative de retour, dont on ne parle jamais, quand les Britanniques ont réoccupé la région. Mais ces premiers « pionniers » ont déchanté : les Allemands opèrent une offensive gigantesque du 21 mars au 8 avril 1918 : cent divisions allemandes, dont beaucoup venaient de Russie, très entraînées, se sont lancées contre moins de 50 divisons anglaises et ont tout balayé : de nouveau le village de Bucquoy, où quelques habitants s'étaient tant bien que mal réinstallés, disparaît. Mais les Anglais ont tenu bon. On sait qu’il y a eu, en particulier, un combat à la baïonnette au centre de Bucquoy le 6 avril !

Bucquoy à la fin de la guerre

Les ruines de l'église

Les ruines du Pensionnat

 

 

 

 Baraquements  au centre ville

 

Baraquement de prisonniers route d'Achiet

 

 En ce qui concerne l’état des terrains agricoles après les combats, j’ai trouvé à Fleurbaix un texte écrit par un ami de M. Christian DEFEBVRE, ce professeur d’histoire qui est venu nous parler des religions monothéistes, en 1998. Ce texte, de Bertrand LECOMTE, lui aussi professeur d’Histoire, évoque le triste état des terres après la guerre, en particulier partout où le front s’est figé pendant des mois, voire des années. Cette description devrait rappeler des souvenirs aux ruraux que vous êtes : vos grands-parents vous en ont sûrement parlé :

« Les sols sont détruits, saccagés par le réseau des tranchées non rebouchées et les milliers de cratères d’obus et de mines. Les abris militaires, disséminés un peu partout, et les réseaux de barbelés, encore disposés entre les tranchées, ralentissent la remise en état. Une partie des sols est rendue stérile par l’effet des gaz, les explosions d’obus et les déchets en tout genre qui traînent. De « mauvaises terres », la glaise bleue très collante mélangée à des scories et divers déchets affleurent à la surface, là où se sont produites de terribles explosions souterraines. Par ailleurs, les fossés de drainage, si importants dans ce plat Pays de l’Alloeu, sont bouleversés. Les limites des champs sont perdues. »

La France compte bien faire payer l’Allemagne, vaincue et jugée responsable de la guerre. L’article 231 du Traité de Versailles, signée le 28 juin 1919, va dans ce sens.

Une procédure d’inventaire des dommages de guerre est rapidement instituée, avant même que la guerre ne soit achevée. Depuis 1917, la définition des dommages de guerre est une priorité. Les cultivateurs, comme tous les citoyens français, doivent déclarer les pertes matérielles subies. Sur la zone du front, les commissions statuent dès la libération du territoire et l’éloignement des opérations militaires.

Il faudrait aussi parler de l’Office de Reconstruction Agricole.

Les personnes chargées des opérations de nivellement sont dans un premier temps des militaires. Bucquoy est d’ailleurs « nettoyée" d’abord par les Britanniques. Des photos le prouvent.

A partir de décembre 1918, des travailleurs chinois, embauchés par l’armée britannique, et des prisonniers militaires allemands effectuent les travaux de première urgence, notamment le démantèlement des abris, des réseaux de barbelés et des munitions, le comblement des tranchées.

Mais la vérité oblige à dire que ceux qui travaillaient le mieux, c’était les prisonniers allemands !

Après 1920, ils sont remplacés par des travailleurs civils. Une fois le sol nivelé, des labours de « défrichement » sont organisés. Un parc de tracteurs à chenilles est mis à la disposition des cultivateurs.

 

En conclusion


Vous vous doutez qu’en conclusion, je vais faire un parallèle avec nos réfugiés d’aujourd’hui !

Nous sommes dans la même situation d’humanité et de solidarité. Ils fuient la guerre et des conditions de vie impossibles à supporter.

La différence est que les réfugiés d’aujourd’hui fuient dans des conditions de précarité peut-être encore plus dramatiques. Ils ne sont pas attendus, ni désirés. Il y a les différences de culture, de religion, de langue, etc. Ce sont les Boches du Moyen-Orient ! Le moindre de leurs crimes est monté en épingle dans les journaux ! On dit même qu’il se cache parmi eux des terroristes !

Et puis ils ne viennent pas en France pour y rester le temps que la situation s’améliore chez eux. Ils fuient pour passer en Grande-Bretagne et s’y installer.

Mais ce sont des hommes comme nous, qui ont besoin de notre aide. Il faut trouver des solutions efficaces pour leur rendre un service utile.

Voilà ! Je vous remercie de m’avoir écouté si sagement !

 

Questions de la salle


Docteur Yves BUTRUILLE. – Question sur le nombre d’habitants.

R. – On a comptabilisé 1000 personnes qui sont revenues. C’est un chiffre approximatif. Il y avait 2100 ou 2200 personnes à Bucquoy en 1914. 1300 ont été « évacuées ». Si n’en sont revenues à Bucquoy que 1000, il y a donc une perte. J’ai expliqué qu’il y avait les soldats, ceux qui étaient partis avant l’invasion pour éviter les ennuis avec les Allemands… Sur les 1300, on dit que seuls 1000 sont revenus ? Est-ce que ce sont les 1000 des 1300 ou y en a-t-il d’autres, on n’en sait rien ! D’autres ont pu se rajouter, par exemple des prisonniers civils, qui les ont rejoints plus tard, ou qui venaient d’ailleurs, après avoir passé par d’autres chemins, d’autres histoires… On sait par ailleurs que plusieurs ne sont pas revenus parce qu’ils se sont installés ailleurs, comme la famille de ce M. Defrémont !

Q. - A propos du Bulletin des Réfugiés du Pas-de-Calais.

R. – Les Bulletins peuvent être consultés aux Archives Départementales du Pas-de-Calais. Mais attention, il y a deux sites d’Archives du Pas-de-Calais. Il y a d’abord le principal, celui de Dainville. Mais le Bulletin est un périodique : il va donc se trouver sur le deuxième site des Archives, Place de la Préfecture à Arras. Mais peut-être n’y a-t-il pas beaucoup de visiteurs, en tout cas, maintenant les Archives de la Préfecture ne sont ouvertes que le lundi et le mardi, sauf erreur.

Par ailleurs, on peut consulter le Bulletin sur Internet. Ils sont numérisés. Mais attention, sur Gallica, par exemple, la collection est incomplète. Il est préférable de consulter les Archives 62.

Q. - Problème des dommages de guerre.

R. – Si vous aviez des biens ici, vous pouviez réclamer des dommages de guerre. Il faut respecter les conditions, bien entendu. Par exemple, je sais qu’après la guerre de 1939-1945, si on voulait obtenir des dommages de guerre pour une maison détruite du fait de la guerre, il fallait reconstruire à l’identique. Cela peut se discuter, mais c’était la règle.

Q. – Pour gagner Evian, pas de chemin plus court ?

R. – Non, il fallait contourner le lac, pas question de traverser le lac, surtout en chemin de fer ! Rappelez-vous la photo que je vous ai montrée de la Haute Savoie.

Docteur DIERS. – S’il n’y a plus de questions, je voudrais vous inviter à la prochaine conférence qui s’annonce très importante. Elle sera donnée par M. Frédéric Turner, le 26 février, ici, à la même heure, un dimanche. C’est un tout autre sujet qui concerne la guerre de 40. C’est la Rafle des Britanniques par les Allemands, bien entendu dans le Pas-de-Calais.

Frédéric, qui est dans la salle, a passé plus de douze ans de sa vie à collecter des informations sur ces Britanniques, pour connaître dans quelles circonstances ils avaient été arrêtés, où ils avaient été détenus, comment ils avaient vécu leur détention… En Angleterre, aux Etats-Unis, en Nouvelle Zélande, en Australie, au Canada, partout où ils avaient pu émigrer par la suite. Il a fait un travail gigantesque. Donc je vous invite à venir l’écouter.

Je passe la parole à Mme Anne-Marie Barbier en la remerciant encore d’avoir bien voulu me laisser faire cette petite causerie.

Mme Anne-Marie BARBIER. – Je voulais donc remercier le docteur Diers pour toutes ces précisions qu’il a apportées sur les évènements relatés au cours de sa conférence. Merci pour tout le travail accompli. Parce qu’il a passé beaucoup, beaucoup d’heures.

Remercier Mme Diers. Je vois qu’elle me fait signe que oui ! oui ! oui ! il y avait beaucoup d’heures. Donc, un grand merci à vous deux.

Merci à Daisy (Mme Laine-Nowicki) qui a pris le train en route pour projeter les photos. Ce n’était pas toujours en concordance ! Mais c’est un peu la faute du docteur Diers qui a pensé que, tout seul, il allait pouvoir maîtriser l’informatique ! Mais je pense qu’il faut des gens un peu plus jeunes que nous pour le faire.

Docteur DIERS. – C’est très juste !

Mme Anne-Marie BARBIER. – Je voulais remercier aussi les membres de la Commission des Fêtes dont Daisy fait partie, qui ont installé la salle hier. Et remercier l’AEP « Joie de vivre » de Bucquoy qui assure le pot de l’amitié qui va suivre cette conférence. Merci aussi à Jean-Pierre [Barbier] qui a assuré la sono !


Merci à vous tous qui êtes venus si nombreux à cette conférence. Cela nous a fait vraiment plaisir.


Bibliographie

Audouin-Rouzeau Stéphane et Becker Jean-Jacques (sous la direction de) - Encyclopédie de la Grande Guerre, Deux tomes. Perrin, coll. Tempus, Bayard 2004.

Barral Pierre – Art. « Les campagnes », in Encyclopédie de la Grande Guerre 1914-1918, de St. Audouin-Rouzeau et J.-J. Becker, Tome II, p. 161-177.

Becker Annette - Oubliés de la Grande Guerre. Humanitaire et culture de guerre. 1914-1918. Populations occupées, déportés civils, prisonniers de guerre. Éditions Noêsis, Paris, 1998.

- Journaux de combattants et de civils de la France du Nord dans la Grande Guerre. Presses Universitaires du Septentrion, Villeneuve d’Ascq (Nord), 1998.

Cochet François et Porte Rémy (sous la direction de) - Dictionnaire de la Grande guerre. Coll. Bouquins, 2008.

Lecomte Bertrand (sous la coordination de) - Confrontations 14 - 18. La grande guerre en Flandre française. Plaine de la Lys. Pays de Weppes. Les éditions de l'Alloeu Terre de Batailles, 1914 - 1918, Laventie, 2015.

Nivet Philippe - Les Réfugiés français de la Grande Guerre (1914-1920), Les « Boches du Nord », Economica, 2004.

                 Art. « Réfugiés en France », in Dictionnaire de la Grande Guerre 1914-1918, de F. Cochet et R. Porte, p. 874 à 876.

                 Art. « Réfugiés », in Encyclopédie de la Grande Guerre 1914-1918, de St. Audouin-Rouzeau et J.-J. Becker, Tome II, p. 355-371.


Presse :

Le Bulletin des Réfugiés du Pas-de-Calais. Du 23 mai 1915 (n° 1), au 30 décembre 1920 (n°581) F 121/1 et F 121/bis.

Breuillard-Sottas Françoise, commissaire de l’Exposition et auteur des Textes. Exposition « Evian et le drame de la Grande Guerre. 500.000 civils rapatriés. » Du 5 avril au 16 novembre 2014. Préface de Marc Francina, maire d’Evian. Silvane Editoriale, Italie, Mars 2014.


Documents privés non publiés :

Dessenne Antonie – Carnet de Puisieux, N° 1.

Dupas, Chanoine Hubert – Bucquoy 1914-1918 – Souvenirs de Guerre. Tapuscrit de M. Maurice Delienne et Mme Gisèle Delienne-Diéval.

Lefranc Maître Patrice – Bucquoy 1914-1918. Population civile et Droit des gens. Conférence donnée le 21/2/1999, dans le cadre des activités de l’A.E.P. « Joie de vivre » de Bucquoy.

Legrand Augustin – Notes privées sur la guerre de 1914-1918.

Plez Corinne – Carnet de Puisieux, N° 2.


Notes de bas de page

 

[1] A noter que Philippe Nivet donne, pour la commune de Bucquoy, le chiffre de 1100 évacués. Les Réfugiés français de la Grande Guerre (1914-1920), Les « Boches du Nord », Economica, 2004, p. 186. Il donne par ailleurs une date fautive, puisqu’il s’agit du 25 juin, et non du 26.

[2] Archéo, Bulletin de la Société archéologique et historique de Bapaume et sa région, Novembre 2002, n° 74. « Inauguration du monument Briquet-Taillaindier », par Béatrice Remont.

[3] Rémy Porte, art. Hindenburg, in Dictionnaire de la Grande guerre. Sous la direction de François Cochet et Rémy Porte.Coll. Bouquins, 2008, p. 539-541.

[4] Dominique Lejeune – Les causes de la Première Guerre mondiale. Armand Colin, 1992.

[5] Idem.

[6] Pierre Barral.

[7] Pierre Miquel, La Grande Guerre, Fayard, 1983, p. 15.

[8] Michel Mourre, Dictionnaire d’histoire universelle. 1965.

[9] Pierre Barral, Les campagnes, in Stéphane Audoin-Rouzeau et Jean-Jacques Becker, Encyclopédie de la Grande Guerre. p. 167.

[10] Chanoine Dupas, Bucquoy, 1914-1918, Souvenirs de guerre, p. 35.

[11] Idem, p. 11-12.

[12] Idem, p. 11.

[13] Idem, p. 36.

[14] Journal de David Hirsch – Mardi 17 août 1915. « …Deux jours après on lui fit savoir qu’elle a 60 Marks d’amende ou 10 j. de prison, malgré l’aisance de sa famille elle fait ses 10 j. de prison. » AnnetteBecker – Journaux de combattants et de civils da la France du Nord dans la Grande Guerre. – Presses Universitaires du Septentrion,1998.

[15] Antonie note à la date du 27 janvier 1915 : « « Si tu reviens, et toi, cher père, si je n’ai pas le bonheur de vous revoir, qu’il vous suffise de savoir que j’ai passé par les stations du chemin de croix depuis quelques jours, car vous devez penser que chaque coup de marteau que j’entendais frapper pour briser le toit, me fendait le cœur, en pensant au mal que vous avez eu pendant deux hivers pour rendre cette maison habitable. Et la voir tomber en ruine entre les mains de ces soldats ! Penser que nous avons été si heureux pendant un mois. C’était un rêve. Ah ! que le sort est cruel ! »

[16] Marie-Thérèse Derancourt me raconte le 3 janvier 2017 qu’un parent de sa mère, Henri Val de Barastre, aujourd’hui décédé, était soldat à Hébuterne. On leur affirmait alors que toute la population française avait été évacuée. « Sinon, disait-il, nous n’aurions jamais osé bombarder Bucquoy, Puisieux…!)

[17] Annette Becker, Oubliés de la Grande Guerre. Humanitaire et culture de guerre 1914-1918. Editions Noêsis, 1998, p. 65.

[18] Quelque temps après, la formulation a changé : « Organe du Comité central. Assistance aux Réfugiés. Recherche des disparus. Relèvement des régions dévastées. »

[19] François Cochet, art. Croix-Rouge, in Dictionnaire de la Grande Guerre, 1914-1918, sous la direction de François Cochet et Rémy Porte. Robert Laffont, 2008, p. 293-294.

[20] Coralie, Carnet de Puisieux, p. 38

[21] La Gazette des Ardennes était un organe de propagande diffusé par les Allemands en pays occupé. Sous-titrée « Journal des pays occupés », et publiée à Charleville à partir du 24 octobre 1914, elle paraît deux, puis trois fois (en 1916), quatre fois (26 septembre 1917), puis six fois par semaine, en version normale et en version illustrée. A partir du 2 avril 1915, parut dans La Gazette des Ardennes, « la liste des prisonniers de guerre français, soldats et officiers, et de ceux qui étaient morts en captivité ou dans les hôpitaux allemands ». Cf. Marc Blancpain, La vie quotidienne sous les occupations, Paris, 1983, p. 288-292, et Maître Patrice Lefranc, Bucquoy, 1914-1918, Population et droit des gens, conférence donnée à Bucquoy le 21 février 1999 et polycopiée.

[22] « Les Réfugiés français », Journal de Genève, 1er septembre 1914, p. 4.

[23] Bordeaux Henry, Le Retour des Innocents, Paris, Berger-Levrault, 1918.

[24] « Lamentable exode », Journal de Genève, 11 décembre 1914, p. 3.

[25] Exactement 499 137 personnes, selon les indictions données en 1929 par Théophile PERRIER, ancien chef du Service des Rapatriés.

[26] Archives du Sénat 80 S 30. Groupe des départements envahis, commission du 26 mars 1915.

[27] Chaptal de Chanteloup Léonie, Rapatriés. 1915-1918, Paris, Librairie Félix Alcan, 1919.

[28] Andrée d’Alix, Le Rapatriement. Etude sur le rapatriement et ses œuvres de secours. Bloud et Gay, Paris, 1919, p. 23.

[29] André d’Alix, Idem, p. 7.

[30] Circulaire du ministre de l’Intérieur aux préfets de France, 5 janvier 1917.

[31] Nivet Philippe – Art. « Réfugiés en France », in Dictionnaire de la Grande Guerre, op. cit., p. 876. P. Nivet évoque la « suspicion à l’égard des réfugiés qui ont été longtemps au contact avec l’occupant allemand » : ne se sont-ils pas « germanisés », à l’instar de ces femmes qui ont eu des relations intimes avec des Allemands ?

[32] Interrogatoire de rapatriés de Bucquoy par le commissaire spécial du Havre, 30 avril 1917.

[33] Rapport du commissaire spécial d’Evian n°579, 23 janvier 1917.

Il est toujours extrêmement désagréable d’avoir l’air de faire un procès à une personnalité comme Philippe Nivet à propos d’une faute d’orthographe : il ne s’agit cependant pas de « Tesnières, près du Grand Fayet », mais de « Taisnières-en-Thiérache, près du Grand Fayt » ! Mais le problème ne s’arrête pas là : nous avons un témoignage personnel à propos de Tainières. Louise Rivaux, future Louise Derancourt, la Maman de Marie-Thérèse, s’est retrouvée dans une famille où tout se passait bien et dont elle a gardé un excellent souvenir ! Au bout de quelque temps, « du château », on est venu les solliciter parce qu’ils répondaient aux critères souhaités ! Mais comme ils étaient en bonne compagnie, ils ont refusé ce qui pouvait être considéré comme une « promotion ». Après Taisnières, ce fut Montbrizon, où l’une des deux sœurs de Louise a trouvé son mari ! Après la guerre, les Rivaux sont retournés à Taisnières où leurs hôtes ont été très heureux de revoir la petite Louise, née en 1895.

Autre remarque. Ecrire une chanson sur la mauvaise hygiène des gens de Bucquoy peut être un geste de rejet brutal. Mais ce peut être aussi une marque de rapprochement des deux communautés ayant permis de s’exprimer sur un mode léger pour se moquer gentiment des « étrangers » !

[34] L’article, « Les gens de chez nous », signé « A.C. », signale une conférence donnée par M. Pierre Mille à la Sorbonne pour informer le public de ces dérives.

[35] Lecomte Bertrand - Zone rouge, « Les Moissons de Fer, 1914-1918, Les agriculteurs du Pays de l’Alloeu face à la guerre et à ses conséquences ». In Confrontations 1914-1918, ouvrage publié par l’association de Christian Defebvre, à Laventie, 2016, p. 199.