PUBLICATIONS DE L'ACADÉMIE FLORIMONTANE D'ANNECY

 

                                       

 

 
   

 

 

Sur les traces de Gabriel de Mortillet :

histoire et préhistoire

 

Yves CONNAC

 Membre de l'Académie Florimontane

 

L’Histoire retient de Gabriel Louis Laurent de Mortillet (1821-1898)  son rôle majeur dans l’organisation des sciences préhistoriques du dernier tiers du XIXe siècle. Une discipline nouvelle qu’il contribue avec d’autres précurseurs, à institutionnaliser et à fédérer au niveau européen.

 Sa classification des époques des temps pré et protohistoriques, présentée pour la première fois en 1872 au Congrès international d’anthropologie de Bruxelles, lui donnera une notoriété universelle. Elle est toujours considérée comme l’origine des systèmes chronologiques modernes. Avec la conviction d’une faculté supérieure de la science pour expliquer les fondamentaux de la Société, il devient l’un des principaux animateurs du groupe des matérialistes positivistes. Son activité politique au républicanisme radical lui vaudra rapidement une condamnation, un exil forcé, puis bien plus tard son élection comme maire de Saint-Germain-en-Laye ainsi que la députation en Seine-et-Oise.

 Un révolutionnaire

 Issu d’une famille conservatrice (un père officier de cavalerie pensionné et une mère vivant dans la piété et la dévotion), rien a priori ne destinait le jeune de Mortillet, né à Meylan (Isère) le 29 août 1821, à une telle trajectoire où se mêleront militantisme scientifique et politique, pas même l’influence de son frère Paul, au destin plus classique : celui d’un respectable pépiniériste et d’un botaniste reconnu. En réalité, Gabriel est élevé dans la passion pour les sciences naturelles et l’archéologie de son père Paul Romain de Mortillet.

 Adélaïde de Montélégier, sa mère, souhaite consacrer son fils à la prêtrise. Le collège des jésuites de Chambéry dès 1830, puis le petit séminaire de Grenoble donnent au jeune homme une solide formation classique mais l’éloignent de l’idéal catholique. Il est jugé par ses maîtres comme un élève doué mais d’un trop fort esprit critique et d’une trop grande indépendance.

 Le jeune homme est alors envoyé en 1839 à Paris pour préparer l’entrée à l’École Centrale où il est reçu en 1841. Il suit également les cours de l’École des arts et métiers et du Muséum d’histoire naturelle. Il y devient attaché de laboratoire du célèbre chimiste Péligot. Un double avenir d’ingénieur et de scientifique s’offre à lui. Il réussit avec bonheur à faire la synthèse des deux. Mais c’est la presse qui l’attire au sortir de ses études. Il travaille pour plusieurs éditeurs, n’hésitant pas dans ses écrits à employer des présentations toutes pédagogiques comme dans l’ouvrage les Merveilles de la Science. Rapidement, il se fait aussi remarquer par ses écrits engagés dans La Revue Indépendante.

 Il prend part à la Révolution de 1848. Il s’active en aidant le 13 juin 1849 le révolutionnaire Ledru-Rollin à échapper aux forces de l’ordre depuis les locaux du Conservatoire des arts et métiers. Ses violents écrits contre Louis-Philippe et Guizot, tel le pamphlet La Guillotine ou l’ouvrage L’Histoire de la Chute de la Monarchie et l’Etablissement de République valent deux ans de prison à l’activiste de Mortillet. C’est l’exil forcé !

 Conservateur du musée d'Annecy

 Le premier passage en terre de Savoie sera de courte durée pour Gabriel de Mortillet. Juste le temps de s’installer et d’épouser Mademoiselle Fanny Bébert (fille d’un notable chambérien). Il faut partir. Mortillet (comme il aimera par conviction républicaine signer ses articles dans la Revue savoisienne) est chassé du royaume de Piémont-Sardaigne pour propagande en faveur …de l’Annexion de la Savoie à la France.  Genève  sera le refuge de l’érudit engagé. Il y ouvre un comptoir d’histoire naturelle proposant matériels et échantillons. Bientôt, le jeune scientifique est appelé par Pictet et Vogt pour classer les collections du musée de Genève, dont les objets découverts tout récemment sur le site palafitte de Schweigen. Il est chargé de mettre en valeur les départements géologique et archéologique du musée. Il s’intéresse aussi aux théories glaciaires énoncées au XIXe siècle. Cet engagement est une première reconnaissance institutionnelle des compétences du jeune homme.

 En 1854, Gabriel de Mortillet saisit l’opportunité d’un appel à candidature de la municipalité d’Annecy pour le poste de conservateur du musée d’Annecy, et revenir légalement en Savoie. Le jeune musée créé en 1842, tout nouvellement installé dans le nouvel hôtel de ville d’Annecy, est à organiser à partir de toutes premières collections. Un défi sur mesure pour un scientifique animé d’un esprit d’organisation doublé d’une grande volonté pédagogique. De Mortillet, qui devient conservateur à l’unanimité du jury, refuse le poste d’ingénieur voyer de la ville proposé également par la municipalité. Il veut se consacrer pleinement à la synthèse et l’enrichissement des collections du musée. Il dispose d’un fonds déjà structuré et inventorié par Charles Coppier, balayant sept départements (mammifères, oiseaux dont cent cinquante espèces « savoisiennes » comptant trois cent deux individus, reptiles, poissons, invertébrés, botanique, minéralogie). Son temps se partage entre le quotidien du musée et l’inventaire des sous-sols de la Savoie. De très nombreuses sorties terrain vont lui permettre de multiplier les coupes stratigraphiques et les collectes de roches et fossiles. Les quelques 1500 échantillons de la collection primitive décrite par Charles Coppier passent à plus de 4 000 échantillons regroupés dans 2 200 boîtes. Un patrimoine géologique et paléontologique généreusement enrichi par Gabriel de Mortillet, grâce au legs de sa collection personnelle au musée. « J’ai donné une collection savoisienne faisant plus de 1 600 boîtes ou planchettes, soit plus de 3 000 échantillons ».

  Le pédagogue de Mortillet s’active également pour le cours d’histoire naturelle qui est dans ses prérogatives. Il commence à enseigner le 7 décembre 1854. Mais, la première fois, parler en public pour lui pose une difficulté car l’exercice n’est pas naturel pour lui : « J’ai fait ma première leçon et  je n’ai pas réussi. Je n’ai décidément pas le don de la parole ; il me faut simplement espérer devenir supportable ». Après ces débuts délicats face au public, Gabriel de Mortillet est devenu un orateur unanimement reconnu tant dans les congrès scientifiques, que dans ses cours d’anthropologie ou sur les bancs de l’Assemblée nationale. « Chacun, ayant pu alors mesurer sa facilité de langage, sa capacité de développement, sa pensée claire nourrie de multiples détails ».

 L' Association florimontane

 Gabriel de Mortillet fréquente la jeune et dynamique Association florimontane, qui n’a que  trois ans d’existence, mais qui est héritière de la prestigieuse  Académie florimontane fondée par Saint François de Sales au début du XVII ͤ siècle. Il y trouve des confrères pouvant partager sa vision du monde. Il en devient un membre actif jusqu’à la vice-présidence et le secrétariat. Il conserve bien après son départ d’Annecy une correspondance régulière avec l’association, de même qu’avec son successeur conservateur au musée : Louis Revon, lui aussi florimontan. Sa contribution au bulletin de l’association, La Revue savoisienne, ou la publication de nombreux de ses articles vaudra au périodique une notoriété nationale dans les milieux scientifiques de la fin du XIXe siècle.

  Gabriel de Mortillet générera sur la seule période de 1854 à 1857, près de 30 publications scientifiques parmi lesquelles son ouvrage majeur pour cette période : Podrome d’une géologie de la Savoie (1855) ou pour l’anecdote : Les géologues sacrés de Chambéry, sous le pseudonyme de Nicolas Tartempion, sans oublier les  Combustibles minéraux de la Savoie (1854), la Savoie avant l’homme (1855) et Rapport sur le musée d’histoire naturelle de la ville d’Annecy (1856). Sa très bonne connaissance du pays, acquise sur le terrain, lui permet de publier en 1855 son Guide de l’étranger en Savoie, un guide à la fois touristique et pratique révélant la nécessité d’une documentation nouvelle à destination de visiteurs toujours plus nombreux en Savoie.

Préhistoire et Géologie

 Grâce à sa nouvelle notoriété de Mortillet est mandaté pour rassembler une collection de minerais et de combustibles de Savoie en vue de l’Exposition universelle de Paris en 1855. Il reçoit une médaille de bronze. Plus tard, c‘est également avec succès qu’il organise la section préhistorique de la galerie histoire du travail lors de l’Exposition universelle de 1867, sous la direction d’Édouard Lartet. Les qualités d’analyse et de synthèse révélées lors de sa mission annécienne annoncent déjà le destin hors norme de celui qui va bientôt fédérer les préhistoriens de l’ensemble de l’Europe et établir une chronologie de référence.

 Le scientifique fut sans doute attentif aux découvertes archéologiques lacustres d’Obermeilen sur le lac de Zürich durant l’hiver 1853-1854 annoncées par  Ferdinand Keller ou celle du site « dit palafitte » du Roselet dans le lac d’Annecy, lors du congrès de la Société savoisienne d’histoire et d’archéologie le 29 août 1856. Il ne fut pas immédiatement l’animateur de la recherche préhistorique régionale. C’est à Louis Revon qu’il reviendra d’éditer en 1879, le premier inventaire des trouvailles préhistoriques du département : La Haute-Savoie avant les Romains. Un ouvrage de référence, après lequel on attendra près de cent trente ans pour qu’une nouvelle synthèse scientifique soit rééditée sur le sujet, grâce à l’heureuse initiative du Conseil général de la Haute-Savoie et de son service archéologique dirigé par Joël Serralongue : La Haute-Savoie durant la Préhistoire. 40 000 - 5500 AV. JC (2012).

 Il faut constater que Gabriel de Mortillet est arrivé trop tôt pour se lancer lui aussi dans les recherches préhistoriques locales. La frénésie pour la pêche aux objets archéologiques lacustres et la recherche systématique en grotte, voir en site de plein air, gagnent seulement les érudits savoyards dans les années qui suivent l’Annexion. Ses premiers articles concernant la préhistoire sont tout de même édités en 1859, mais ils concernent l’Italie : Sur les plus anciennes traces de l’homme dans les lacs et les tourbières de Lombardie. Milan. Actes de la Société italienne d’histoire naturelle. En 1862, c’est la parution de l’article : L’homme fossile dans la Revue savoisienne. En revanche, les « lacustres » sont loin d’être absentes dans sa démarche de préhistorien, tant au niveau de sa collection personnelle (constituée à partir de ses fouilles en Italie mais aussi de « très belles séries de Suisse »), que de son initiative d’initier le premier congrès d’anthropologie et d’archéologie préhistorique …à Neufchâtel, site majeur pour les premières recherches lacustres. Par ailleurs, plusieurs sites de la région seront choisis pour nommer des époques importantes de sa nomenclature de 1872 comme Robenhausen près de Zürich pour désigner pendant la période néolithique « l’époque robenhausienne » et pour la période de l’âge du bronze « l’époque morgienne » relative à Morges dans le Canton de Vaud.

 Gabriel de Mortillet est en réalité davantage mobilisé par les autorités sardes pour des travaux d’expertises géologiques que pour des recherches archéologiques encore peu estimées et en tout cas moins utiles pour le développement du pays. Suite à une commande de la Chambre royale d’agriculture et de commerce, il s’attelle à la carte géologique de la province de Savoie, dont le texte sera publié en 1858. L’auteur reçoit pour ce travail la croix de chevalier de l’ordre des saints Maurice et Lazare alors que la carte, achevée seulement après l’Annexion, restera alors inédite. De Mortillet est chargé aussi par les autorités, lors des études préparatoires du percement du tunnel du Mont Cenis, d’établir un rapport sur les roches qui seront traversées par l’ouvrage. Les données communiquées se révéleront d’une exactitude très précieuse lors des travaux achevés en 1870. La même précision est constatée dans son rapport géologique, sous la responsabilité de Karl Vogt, lors de la création du tracé du chemin de fer Lausanne-Fribourg. La Compagnie des Chemins de fer de Lombardie-Vénétie et de l’Italie centrale sera ainsi séduite par le profil de Gabriel de Mortillet alliant avec rigueur science et technique.

 

 La compagnie des chemins de fer de la Haute-Italie

 

De Mortillet répond favorablement aux propositions italiennes de devenir ingénieur chef de service de la compagnie de chemin de fer de la haute Italie. Ce qui provoque sa démission de son poste de conservateur du musée d’Annecy et son départ de la Savoie en 1857. Installé d’abord à Vérone, puis à Milan à partir de 1860, l’ancien élève de l’École Centrale et des Arts et Métiers va exercer ses talents, pendant les sept années nécessaires à la construction du nouveau réseau ferré. Il dirige aussi une exploitation de chaux hydraulique. Dès que son planning le lui permet, ce sont recherches scientifiques (géologie, paléontologie, conchyliologie) et publications de ses résultats dans le bulletin de la Société italienne d’histoire naturelle. Il en adresse également des synthèses sous forme d’articles à la Revue savoisienne. En écho aux nombreuses découvertes réalisées sur le plateau suisse et dans les Alpes du nord, il saisit l’opportunité de sa présence près des lacs italiens pour étudier l’éventuelle présence de palafittes, ainsi que le rôle de l’extension des glaciers au quaternaire. Il fouille sur place des gravières constituées de matériaux du quaternaire et découvre des témoignages de tombes à incinération.

 Il est l’inventeur, en 1863, du site d’Isolino, première découverte du néolithique lacustre en Italie. Il se passionne pour la civilisation des terramares ainsi que pour la culture des Golasecca, un peuple pré-celtique de la Vallée du Pô. Dès lors, sa passion pour les origines de l’humanité ne le quittera plus. Ses publications dans les revues de sociétés savantes se complètent par une collaboration avec la revue l’Italie. Participant à un congrès scientifique à Sienne le 19 septembre 1862, il inscrit sur le registre : « l’avenir des nations est à l’agriculture et à l’industrie, l’avenir de la philosophie est aux sciences naturelles ». Voici inscrit son engagement positiviste fondé sur « une cohérence organique entre ses positions scientifiques et ses idées politiques » (Hélène Richard, professeur d’histoire des sciences à l’université de Paris 1-Panthéon-Sorbonne).

  Lors de l’assemblée extraordinaire de la Société italienne des sciences naturelles, le 20 septembre 1865, Gabriel de Mortillet propose avec succès l’organisation d’un congrès international de paléo-ethnologie. Il souligne l’absolue nécessité d’encourager les échanges scientifiques en matière de Préhistoire. Les congrès organisés depuis 1866 sont très suivis par une communauté scientifique qui lance partout des fouilles sur tout le vieux continent. Ce sont les occasions de nombreuses rencontres confraternelles. De Mortillet constitue son réseau de connaissances parmi les préhistoriens français tels Émile Carthaillac, Ernest Chantre, Édouard Lartet, Hyppolite Müller et étrangers comme Evans, Montélius ou Retzius. La Préhistoire est d’ores et déjà devenue une valeur internationale.

 

Saint-Germain en Laye, musée des antiquités celtiques et gallo-romaines

 

Sa mission transalpine terminée, le chemin de fer en Haute-Italie achevé, l’ingénieur de Mortillet revient à Paris en 1863, fort d’une nouvelle notoriété de préhistorien. A partir de1864, il fonde et dirige le périodique scientifique Matériaux pour l’Histoire naturelle et positive de l’Homme qui changera plusieurs fois de nom pour devenir Matériaux pour l’histoire primitive et philosophique de l’Homme. Un support vite considéré comme un puissant outil de centralisation, voire de contrôle des idées et découvertes scientifiques. La revue est cédée à Émile Carthaillac en 1869.

 Grâce à la vive recommandation d’Édouard Lartet, le nouveau musée des antiquités nationales de Saint-Germain-en-Laye propose en1866 à Gabriel de Mortillet de venir classer ses collections préhistoriques. Appelé alors « musée des antiquités celtiques et gallo-romaines », cette jeune institution impériale venait en effet en 1865 d’être considérablement enrichie les collections de Jacques Boucher de Perthes, l’initiateur des sciences préhistoriques en France. Le château de Saint-Germain-en-Laye était devenu en 1862, le nouveau sanctuaire des racines de la nation par la volonté souveraine de Napoléon III. En 1868, Gabriel de Mortillet est nommé attaché de conservation de ce désormais haut lieu des sciences préhistoriques.

 Une nomination à point nommé et qui colle à l’actualité d’une science nouvelle qui connaît une décennie exceptionnelle : publication, en 1859, du manifeste de Charles Darwin de l’Origine des espèces au moyen de la sélection naturelle, découvertes des sites d’Aurignac (1860), du Moustier supérieur (1860), de la Madeleine (1865), de Solutré (1866) et du site de Cro-Magnon aux Eyzies (1868). Pendant de la guerre de 1870, de Mortillet parvient à protéger les collections du musée contre l’occupation allemande. Ce qui ne l’empêche pas de nourrir des relations parfois conflictuelles avec le Conservateur, l’helléniste Alexandre Bertrand. Mais très vite, le château de Saint-Germain devient le rendez-vous incontournable des amis du préhistorien. Il est toujours prêt pour eux « à ouvrir le trésor de ses connaissances » (Francisque Sarcey, XIXe siècle). Le savant est célèbre pour organiser avec passion des visites guidées du musée.

 Son catalogue Promenades au Musée de Saint-Germain figure en bonne place dans sa bibliographie. A partir de 1880, cet homme de terrain organise des sorties scientifiques en complément de son cours d’anthropologie préhistorique (visites de gisements, stations, mégalithes et collections particulières). Il fait entrer de très nombreuses séries archéologiques au musée dont les collections s’enrichiront encore grâce aux importantes contributions d’Edouard Piette, Louis Capitan, Joseph Déchelette, Henri Breuil, Henri et Jacques Morgan …

 

L'école d'anthropologie , Broca et l'anthropopithèque

 

La création en 1875 de l’école d’anthropologie à laquelle de Mortillet participe, aux côtés du grand médecin spécialiste du cerveau Paul Broca, lui permet, dés 1876, d’être titulaire d’une chaire d’anthropologie préhistorique. Il assume cette fonction jusqu’à sa mort en 1898.Cette institution, dont de Mortillet devient sous-directeur en 1880, est avant tout issue de sa rencontre avec Broca, une personnalité scientifique parmi les plus éminentes de la France de cette fin du XIXe siècle. Un point de convergence essentiel unit les deux hommes. Pour eux, l’esprit de progrès et le mystère des origines de l’Homme ne peut être expliqué que par l’unique point de vue scientifique et en conséquence nullement par les mystères de la Religion. Ils croient tous deux dans l’Evolutionnisme (même si Paul Broca oppose aux théories darwiniennes de l’unique sélection naturelle, une thèse sur l’hybridation).

 L’engagement politique matérialiste de Broca, qui a fondé en 1848, la société des libres penseurs favorise encore davantage la bonne entente du tandem. Le travail acharné du professeur Broca, auteur de centaines de livres et d’articles dont cinquante-trois sur le cerveau, suscite l’admiration et le respect du préhistorien pour le célèbre chirurgien anatomiste. Ils se retrouvent autour du débat et de l’idée d’un « chaînon manquant », terme énoncé pour la première fois par le paléontologue anglais Hugh Falconer en 1862 : un être hybride situé entre le singe et l’Homme. Une créature utilisant des outils primaires appelés éolithes. En 1873, au congrès de l’Association française pour l’avancement des sciences, de Mortillet avait exposé sa théorie sur ce précurseur de l’homme. Une théorie contre laquelle les préhistoriens Ernest Chantre et Émile Chantre avaient émis, eux, des réserves.

 En 1885, le savant propose pour cet être mythique le nom d’« anthropopithèque », issu des racines grecques anthropos, « homme » et pithẽkos « singe ». Cette considération fut énoncée près de 30 ans après la découverte en août 1856 dans la vallée du Neander près de Düsseldorf de restes humains estimés à – 40 000 ans (datation évaluée à l’époque grâce à une stratigraphie empirique mais se révélant en définitive assez précise). Une découverte curieusement sous-évaluée par de Mortillet, les débris fossiles de l’homme de Neanderthal présentant pour lui un type si grossier qu’on pouvait douter de leur appartenance au genre humain.Il a même été avancé que le crâne de Neanderthal pouvait être celui d’un idiot ! C’est bien la découverte en 1894 par Eugène Dubois à Java du Pithecanthropus erectus qui donne une première clé à de Mortillet dans la recherche de son être intermédiaire puisqu’il le situe d’autorité entre le gibbon et l’homme.

 Gabriel de Mortillet, président de la Société d’anthropologie depuis 1876, organise l’exposition des sciences anthropologiques au Trocadéro lors de l’exposition universelle de1878 de Paris. Une exposition dont la pertinence et la qualité lui permettent d’être décoré de la Légion d’honneur.

 Le préhistorien crée en 1879, avec Henri-Martin, la sous-commission des monuments mégalithiques dont il prend la tête en 1884, à la disparition de ce dernier (†1883). Le système de pensée linéaire de de Mortillet va alors influer sur le questionnement de l’origine des dolmens, considérés alors comme l’évolution de la forme primitive de la grotte.

 De Mortillet ne cesse de publier. Parmi ses nouveaux et principaux écrits : L’homme fossile édité en 1862 dans La Revue Savoisienne, Promenades préhistoriques à l’Exposition universelle de Paris (1867), Collection antéhistorique de M. le duc de Luynes au château de Dampierre (1865), Essai d’une classification des cavernes et des stations sous abri fondée sur les produits de l’industrie humaine (1869).

 

 La classification de Mortillet

 

 C’est en 1869 que de Mortillet présente pour la première fois sa célèbre classification. Le chercheur a  immédiatement indiqué que celle-ci, fondée sur la découverte des produits des industries primitives, se doit de « se maintenir au niveau des découvertes qui se multiplient de toutes parts ». Cette chronologie est présentée en 1872, au Congrès international d’anthropologie et d’archéologie préhistorique de Bruxelles. Elle est aussitôt éditée dans les comptes rendus de cette sixième session internationale. Ce tableau sera de nouveau traité dans deux ouvrages majeurs : Le Préhistorique, antiquité de l’homme, publié en 1883 et illustré par Adrien de Mortillet, fils de Gabriel, et La Formation de la nation française (1897) dans laquelle il fait remonter l’antiquité de l’homme à 240 000 ans.

 Les travaux de Jacques Boucher de Crèvecoeur de Perthes ont permis dès 1844 d’évaluer l’ancienneté de l’espèce humaine à au moins plus de 500 000 ans. Ce que la science d’aujourd’hui confirme puisqu’elle fait remonter les origines des hominidés à un peu plus de sept millions d’années (1 850 000 ans attestés en 2004 pour la présence de l’homo erectus sur le sol européen, à Dmanissi en Géorgie). Force est aujourd’hui de constater l’exceptionnelle lucidité du pionnier visionnaire Boucher de Perthes, même comparé à une expertise aussi en vue pour son époque que celle de Gabriel de Mortillet.

 C’est au Danemark, qu’apparaît la toute première classification d’objets concernant la préhistoire humaine grâce à l’archéologue et préhistorien Christian Jürgensen Thomsen. Premier conservateur de l’Oldnordisk Museum (1819), le futur musée national du Danemark, Thomsen s’applique prioritairement à l’organisation des collections préhistoriques. Il établit pour la première fois au monde une chronologie selon une théorie simple, celle des trois âges : de la pierre, du bronze et du fer (publiée dès 1836 dans le guide du musée).

La nomenclature de Mortillet est considérée comme une base scientifique acceptable pour la plupart des premiers préhistoriens européens de la fin du XIXe siècle. Celle-ci n’était ni exclusive, ni novatrice, ni incontestée. Néanmoins, une partie de sa structure et les dénominations ’époques issues de sites éponymes récemment découverts, tels le Magdalénien ou le Solutréen, sont toujours admis dans les chronologies modernes.

 Dès 1850, les savants anglais et français règlent le principe d’ancienneté de l’homme par la stratigraphie. Cette méthode une fois reconnue par l’Académie des sciences de Paris, il faut désormais ordonner les découvertes grâce à une structure synthétisant chronologie et classification. En 1861, c’est le préhistorien Édouard Lartet qui propose sa méthode. Découvreur de nombreux objets d’art mobilier en Ariège et en Dordogne, Édouard Lartet est aussi celui qui reconnaît l’authenticité des bâtons à décors animaliers des abris sous bloc de « Veyrier-sous-Salève », à Etrembières. Bien qu’Édouard Lartet défende avec ardeur la paléontologie stratigraphique, les thèses transformistes de Boucher de Perthes, auxquelles il adhère, le poussent à renoncer à la stratigraphie pour établir une classification déterminée par la présence significative d’animaux marqueurs sur les sites expertisés. Par exemple : le renne (La Madeleine), l’ours des cavernes (Aurignac), l’éléphant et le rhinocéros (Saint Acheul).

 Ce classement sera écarté dès 1869 par la classification « industrielle » de Gabriel de Mortillet, qui va, étonnamment pour un géologue, s’affranchir des règles stratigraphiques. L’analyse morphologique des outils préhistoriques est en effet privilégiée. Les types de matériels deviennent des références chronologiques déterminant quatorze époques. Celles-ci forment alors les périodes (paléolithique pierre taillée, néolithique pierre polie...) globalisées en trois âges, ceux initiés par Thomsen (âge de la pierre, du bronze, du fer). Concession à la méthode géologique : les noms donnés aux époques sont liés aux localités dans lesquelles les types ont été identifiés. L’époque déterminée par le matériel découvert sur le site de la Madeleine, par Lartet  en 1863, prend le nom de « Magdalénien ». L’abri supérieur du Moustier à Peysac-le-Moustier, donnera le nom du « Moustérien ». Le site de Solutré en Saône-et-Loire, que de Mortillet visita avec son inventeur Henry Testot-Ferry, donnera le Solutréen.

 La succession chronologique proposée fut organisée en fonction des lois dominantes de l’évolution linéaire. L’idée est celle d’un système fondé sur la notion d’un progrès continu et global. Ainsi l’objet le plus simple doit-il nécessairement être le plus ancien et le plus complexe le plus récent. Mais pour Noël Coye (conservateur du patrimoine) cette méthode présente ses limites.

 Plus qu’une mise en ordre des matériaux collectés, la classification industrielle constitue une grille de lecture directement inspirée des fondements du matérialisme scientifique et applique à la compréhension des faits humains le programme de l’évolutionnisme biologique. Point d’ancrage d’un véritable système, elle a fourni un outil simple et efficace à une communauté de chercheurs encore largement constituée d’amateurs et a profité du savoir faire de son auteur en matière de diffusion.

 

 Les polémiques

 

 La proposition chronologique du système de Mortillet est contestée dès le dernier quart du XIXe siècle au moment où d’autres classifications apparaissent. De Mortillet lui-même fait bouger rapidement son tableau, lors du congrès de Stockolm en 1874, en proposant de diviser l’âge du Bronze en deux époques : celle plus ancienne du fondeur et celle plus récente du chaudronnier (ou marteleur). Le savant scandinave Montélius établit une grille « typo-chronologique » découpée en six périodes. Ernest Chantre et Joseph Déchelette proposent eux aussi leur classification synthétique.

 La position chronologique inadéquate donnée à l’Aurignacien, par de Mortillet, suscite une vive polémique. Le savant situe en effet cette époque entre le Solutréen et le Magdalénien à cause de la présence d’une industrie osseuse durant l’Aurignacien, quasi absente au Solutréen et très abondante au Magdalénien. Ceci est réfuté en 1911 par l’abbé Breuil, prouvant par la stratigraphie que l’on devait bien situer la période aurignacienne avant l’époque solutréenne. L’abbé Breuil invalide alors définitivement la théorie linéaire des industries lithiques en rétablissant la primauté de l’étude stratigraphique dans la science préhistorique. C’est la question plus scientifique  du « comment des objets » plutôt que de celle de leur forme qui sera désormais posée de façon prépondérante.

 En 1879, la découverte d’un art pariétal dans la grotte espagnole d’Altamira au nord de l’Espagne avait aussi placé Gabriel de Mortillet au sein de la polémique. Celui-ci refusait de reconnaître la possibilité aux hommes du Paléolithique de créer des formes artistiques aussi abouties que celles des grands bisons d’Altamira. Ce qui n’empêchera d’ailleurs pas le savant de donner crédit à l’art mobilier, mais dans son état frustre, dénué de spiritualité et dont l’évolution ne pourra être que parallèle à celle de l’industrie. Le débat lancé par de Mortillet sur l’art rupestre ne sera clos que quatre ans après sa mort, au congrès de l’Association française pour l’avancement des sciences à Montauban. C’est Émile Cartailhac, l’ami même de de Mortillet, qui reconnaît, en faisant son mea culpa, l’authenticité des peintures d’Altamira et, par là même, l’erreur de son illustre confrère et ami. Au tout début du XXe siècle, les idées de Gabriel de Mortillet s’étiolent auprès de la communauté scientifique bien que le savant soit encore défendu par de nombreux partisans comme ses fils qui multiplient les rééditions de ses écrits ou l’École d’anthropologie qui réaffirme lors de son éloge du 31 octobre 1901 les « principes de loyauté scientifique sur lesquels repose l’œuvre tout entière de G. de Mortillet… principes qui ont toujours régné au sein de l’école, depuis sa fondation. Là sont ignorées les affirmations hasardeuses, les inductions en l’air, le prestige de la science amusante… G. de Mortillet fut un vrai savant, un penseur d’élite, un homme de cœur ».

 

L'homme politique, maire et député

 …

Homme de cœur mais néanmoins redoutable polémiste, le naturaliste matérialiste trouve dans l’arène politique, comme conseiller municipal de Saint-Germain-en-Laye, l’occasion d’exprimer ses idées radicales. Il est élu maire de cette ville à partir de 1882 à 1888. Ses convictions de jeunesse s’étaient jadis heurtées au pouvoir, ses positions philosophiques et son engagement scientifique se nourrissaient mutuellement, mais c’est bien la politique qui donnera au nouveau maire les moyens de militer sur le terrain en faveur de sa vision du progrès social et moral. Lié aux théoriciens anarchistes Elisée Reclus et Kropotkine et paradoxalement aussi aux notabilités socialistes, il s’engage dans une véritable croisade anticléricale. Sa gestion municipale et ses positions controversées ne semblent pas pour autant avoir terni ses amitiés dans le milieu scientifique. Il est élu député le 18 octobre 1885 au second tour sur la liste radicale de Seine-et-Oise et prend aussitôt sa place à l’extrême gauche de l’hémicycle. Il se prononce contre l’ajournement perpétuel de la révision de la Constitution, contre la loi Lisbonne restrictive

de la liberté de la presse, contre le général Boulanger. Il fait voter, à propos de la loi sur les funérailles, un amendement permettant à la science de disposer du corps du testateur qui en a fait la demande. Ceci permettra une forme de reconnaissance de la Société mutuelle d’autopsie dont il fut fondateur avec quelques amis de la Société d’anthropologie.

 

L'hommage

 

 A partir de 1889, de Mortillet abandonne la politique pour se consacrer de nouveau pleinement à ses activités liées à la Préhistoire, notamment au sein de l’école d’anthropologie. Comme député, il œuvre d’ailleurs pour la reconnaissance de celle-ci en matière d’utilité publique. Après deux opérations réussies de la cataracte, l’infatigable préhistorien travaille à ses recherches jusqu’à sa mort, le 25 septembre 1898, au n° 3 rue de Lorraine à Saint-Germain-en-Laye. Gabriel de Mortillet avait soixante dix-sept ans et un mois. Il a été jusqu’au bout de ses forces prenant encore la parole lors de ce qui sera son dernier Congrès à Nantes en août 1898.

 La disparition du savant a été durement ressentie par la communauté scientifique, car même si contesté sur ses positions par une partie d’entre elle, il était considéré par tous comme l’un des pères de la Préhistoire, une science nouvelle qu’il avait largement contribué à institutionnaliser. De nombreux journaux, dans le monde entier, lui rendirent hommage en lui consacrant de véritables études dans leurs articles nécrologiques.

 De son vivant, Gabriel de Mortillet avait été membre d’honneur des plus importantes sociétés scientifiques de France, Belgique, Italie, Allemagne, Etats-Unis, Russie. Délégué français au Congrès anthropologique de Moscou en 1879, accompagné notamment de Broca, Chantre et Quatrefage, il fut nommé Commandeur de saint Stanislas de Russie.

 Sept ans après sa mort, en 1905, un monument est érigé à sa gloire dans l’un de lieux archéologiques les plus emblématiques de Paris : les anciennes arènes de Lutèce, rue de Navarre. Un destin éphémère était promis au buste en bronze de ce chercheur d’éternité. Le buste sera réquisitionné pour sa fonte par les Allemands pendant la deuxième guerre mondiale.

 L’inauguration de ce monument (œuvre du sculpteur La Penne) eut lieu le 26 octobre 1905 à deux heures de l’après-midi, en présence d’un parterre fourni d’amis, et de savants. La cérémonie fut présidée par Maurice Berteaux, alors Ministre de la guerre, député de Seine-et-Oise, et, à ce titre collègue politique du défunt. Emile Rivière, directeur de laboratoire au Collège de France et président fondateur de la Société préhistorique de France prononçant un vibrant hommage en l’honneur du Maître.

 Au cours de son éloge funèbre en 1898, il fut noté que « Gabriel de Mortillet ne fut ni conservateur, ni sous-conservateur du Musée des antiquités nationales. Il avait seulement le titre d’attaché, mais il était de ces hommes qui n’ont pas besoin d’être quelque chose pour être quelqu’un ». Gageons qu’il occupe désormais une place d’honneur au panthéon des grands hommes qui ont collaboré à cette vénérable institution. Gabriel de Mortillet est, en tout cas, à l’honneur dans plusieurs grandes villes, qui ont donné son nom à une rue : Annecy, Grenoble, Saint-Germain-en-Laye, Chelles, Amiens.Outre son travail de pionnier au service de la Préhistoire, de Mortillet nous lègue des centaines de publications sur les sciences de la terre et des hommes (sciences naturelles, géologie, préhistoire, anthropologie…). Si son intérêt a porté plus particulièrement sur une tranche de vie de l’humanité dépourvue d’écriture, c’est bien par l’écriture qu’il a transmis à tous une tranche de vie pleine d’humanité.

 

 

  BIBLIOGRAPHIE

 

 

LA RÉDACTION. Gabriel de Mortillet, La Revue Savoisienne 1898,

p. 248-252.

CARTAILHAC, Emile. Nouvelles correspondances : Gabriel de

Mortillet. L’Anthropologie 1898.

GRAN-AYMERICH, Ève et Jean. Les Grands Archéologues : Gabriel

de Mortillet, Archéologia, préhistoire et archéologie 1984, n° 197, p.71-75

RICHARD, Nathalie, La Revue de l’homme de Gabriel de Mortillet.

Anthropologie et politique au début de la troisième république, Bulletin

et mémoire de la société d’anthropologie de Paris, nouvelle série, tome

1fascicule 3-4, 1989, p. 231-255.

PAUTRAT, Gilles. Le Préhistorique de Gabriel de Mortillet, une histoire

géologique de l’homme. Bulletin de la société préhistorique française 1993, t. XC, p. 50-59.

BEYLS, PASCAL. Gabriel de Mortillet (1821-1898), géologue et

préhistorien. Grenoble, chez l’auteur 1999.

GRAN-AYMERICH, Ève. Dictionnaire bibliographique d’archéologie

(1789-1949). CNRS édition 2001, p. 474 - 476.

RICHARD, Nathalie, Inventer la préhistoire, les débuts de l’archéologie

préhistorique en France, Vuibert/Adapt 2008.

GRANDCHAMP, Georges. Mortillet (rue Gabriel de). Les Rues

d’Annecy,tome II, Revue Annesci 43, 2008, Société des Amis du Vieil

Annecy, p. 552 à 556.

PREMAT, Bernard. De l’Association florimontane à l’Académie

florimontane. Mémoires et documents publiés par l’Académie florimontane,

t.5, 2009, p. 120-121.

 

 

Composition à partir du visage de Gabriel de Mortillet, jeune naturaliste. Cliché Y.C.

 

Couverture de la Revue savoisienne de 1861 sur laquelle figure le nom de Mortillet (Gabriel de), naturaliste à Milan

 

 

Couverture de la Revue savoisienne de 1879 sur laquelle figure le nom de Mortillet (Gabriel de) attaché de conservation au musée de Saint

Germain en Laye. Cliché Y.C.

 

 

 

Photographie de Gabriel de Mortillet dans la partie avancée de sa vie. Cliché et copyright : Achives MAN