PUBLICATIONS DE L'ACADÉMIE DES SCIENCES LETTRES ET ARTS D'AMIENS

 

- Le siècle d'Auguste par Mme Monique Crampon

- Enseigner l'Histoire ou le"roman national" ? par Mr Bernard Phan

- Publication des tomes LXXX et LXXXI des Mémoires

 

 

 

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 Séance publique du 20 janvier 2015

 

Communication de

 

Madame le Professeur Monique CRAMPON

 

 Le siècle d’Auguste

 

Pourquoi s’intéresser aujourd’hui au grand tableau de Jean-Léon Gérôme qui décore le salon rouge du musée de Picardie et surtout comment le regarder ? Telles sont les deux questions que j’essaierai de traiter, avec une certaine témérité car je ne suis pas historienne de l’art et je remercie ici la direction et les différents services du musée de m’avoir permis d’accéder à la documentation et à de bonnes photographies.

Je m’abriterai donc provisoirement derrière le paravent de la civilisation et de la littérature romaines en considérant d’abord le sujet propre du tableau, sujet qui revêt une actualité particulière en ce moment. En effet, parmi les commémorations qui fleurissent aujourd’hui, il en est une qui est passée presque inaperçue, du moins à Amiens, c’est celle de la mort d’Auguste, il y a juste 2 000 ans.

Comme Auguste est le personnage principal du tableau auquel il a donné son nom, j’ai pensé qu’on pouvait lui rendre hommage, hommage un peu tardif - puisque Auguste est mort le 23 septembre 14 - et hommage bien modeste en regard des célébrations organisées à Rome, au Quirinal et ensuite à Paris, avec l’exposition au Grand Palais, que le catalogue vient heureusement pérenniser[1].

Après avoir rapidement évoqué les conditions de la genèse du tableau, au milieu du XIX e siècle, je m’attacherai en une première approche au sujet antique qui y est développé, à savoir cette apogée du monde romain que constitue le début de l’Empire : il est possible d’identifier les personnages et, surtout, il est intéressant de saisir l’enjeu de la composition du tableau. Mais auparavant, nous considérerons plus précisément les conditions politiques dans lesquelles travailla le peintre, à savoir, en France, celles du début du Second Empire. On verra alors qu’en glorifiant Auguste pacificateur, le peintre se situe dans un mouvement auquel l’empereur était très sensible. Auguste comme figure idéale du pouvoir est pour Napoléon III, comme il l’avait été d’ailleurs pour Napoléon Ier[2], un modèle à suivre, parmi d’autres. C’est le modèle des chefs qui, après la conquête des peuples, font régner la paix et la prospérité. En effet, c’est une nouvelle ère qui commence, après les guerres civiles, pour les Romains ; du moins c’est la vision rétrospective qu’on en a à l’époque moderne. La référence à Auguste contribue à placer l’empire sous d’heureux auspices. Napoléon III encourage alors l’édification de lieux favorables à la diffusion des arts, et aussi bien sûr à l’exaltation de sa dynastie, comme le « Palais des Arts », nom qui a été donné il y a juste 150 ans au musée d’Amiens édifié grâce à la Société des Antiquaires de Picardie et « avec la bénédiction de l’empereur ».

Ainsi le tableau et son décor napoléonien constituent désormais un ensemble incontournable et il serait tentant d’évoquer dans la foulée les rapports particuliers que l’empereur entretenait avec la Picardie, je veux parler ici de Ham et de Compiègne…

 

 La genèse du tableau

 Éclairons donc un peu la genèse du tableau et son entrée au musée d’Amiens. Le tableau fut commandé en 1852 au peintre Jean-Léon Gérôme, un élève de Paul Delaroche, né à Vesoul en 1824 (soit 4 ans avant Jules Verne). C’était une commande en vue de l’Exposition Universelle de Paris en 1855. L’œuvre devait donc exalter la dynastie tout en frappant le monde entier, puisque l’exposition était universelle.

Au peintre était allouée la somme de 20 000 francs or qui seraient versés en plusieurs fois[3]. Cet immense tableau (plus de 10 m sur 6 m) frappa le public par sa grandeur mais les appréciations de la critique furent diverses. Il y eut beaucoup de commentaires défavorables, ainsi ceux d’un certain Loudun dans un texte sur l’Exposition Universelle des Beaux Arts au salon de 1855[4] : « Cette grande page est-elle une page religieuse, historique, philosophique ? Ni l’un ni l’autre ». Baudelaire, quant à lui, cite Gérôme dans son Salon de 1859 mais il ne mentionne pas le Siècle d’Auguste. En revanche, il loue un autre tableau de Gérôme, également à sujet romain, à savoir la Mort de César. En face, Théophile Gautier ne tarit pas d’éloges sur le Siècle d’Auguste et considère que l’œuvre « enferme tout un siècle et tout un monde ».

 Gérôme est plutôt déçu de l’accueil réservé à cette grande composition pour laquelle il avait exécuté de nombreuses études de détail, en allant jusqu’à Constantinople pour la peinture des « Barbares » représentés aux pieds du triomphateur Auguste. Désormais, le peintre va se détourner des grandes compositions historiques et philosophiques et s’intéresser aux détails archéologiques à effet théâtral, de façon à frapper l’esprit et les sens. On pense ici aux fameuses peintures représentant avec un réalisme exacerbé les gladiateurs, ou encore à sa Phryné dévoilée devant l’Aréopage … Ce sont ces tableaux qui assureront sa fortune, à tous les sens du terme, et qui feront de lui un des inspirateurs des films à reconstitution historique, et que le genre peplum a immortalisés.

Ce relatif échec, global et durable, explique que le tableau n’est pas resté à Paris. Il a été envoyé à Amiens dès 1864 en dépôt de l’Etat et il y est resté jusqu’à aujourd’hui, après un bref passage au musée d’Orsay de 1981 à 1998. Il a alors retrouvé sa place pour l’éternité, dans le grand salon rouge qui est une réplique du salon carré du Louvre. Il y trône avec d’autres tableaux, pour la plupart du XIXe et dont les sujets sont mythologiques ou historiques.

 

Histoire romaine

C’est bien en effet cette matière qui est traitée avec complaisance par le peintre. Il avait d’abord appelé son œuvre L’Apothéose du Siècle d’Auguste, en référence explicite à la toile d’Ingres dont il s’inspire, L’Apothéose d’Homère, qui évoquait le grand poète grec et ses successeurs, jusqu’à l’époque moderne. Mais le titre définitif du tableau est celui de Siècle d’Auguste, expression qu’il convient d’expliquer quelque peu. Ce n’est pas une année précise que le peintre veut fixer sur sa toile mais une période, celle de la « génération » d’Auguste, saeculum ayant d’abord cette valeur en latin. Quant à l’expression de saeculum augustum (siècle d’Auguste), elle remonte à l’historien latin Suétone, à la fin de sa Vie d’Auguste, la seconde monographie de la célèbre Vie des Douze Césars[5].

Il s’agit donc d’évoquer la période relativement prospère où Rome sortant des guerres civiles bénéficia d’une paix incontestée dans presque toutes les régions de l’empire, à preuve l’édification  du monument élevé à la gloire d’Auguste en 9 et appelé Ara Pacis (autel de la Paix), toujours visible aujourd’hui et même magnifiquement mis en valeur, sous verre, au bord du Tibre…

Auguste avait alors les pleins pouvoirs[6], après avoir éliminé son rival Antoine en 31 à Actium, pouvoirs qu’il garda jusqu’à sa mort en 14.

A vrai dire, c’est quand même un événement précis qu’évoque le tableau, même s’il est difficile de le dater exactement. Il s’agit en effet de la fermeture du temple de Janus. La coutume voulait en effet qu’à Rome, on fermât les portes de ce temple quand la paix était instaurée. C’est ce qui se passa trois fois sous Auguste, en 29 et en 25 sûrement, et probablement en 27.

 

            

Le siècle d’Auguste, tableau de Gérôme - Musée de Picardie.

 

On distingue bien en effet le temple de Janus au centre supérieur de la composition, temple de marbre élevé sur un haut podium, comme il est d’usage à Rome, sur le modèle du temple étrusque.

Devant ce temple, sur une estrade, est assis Auguste, en posture héroïque, le torse nu, avec un sceptre et entouré de ses « collaborateurs » pourrait-on dire aujourd’hui.

Sur les marches de l’escalier, figurent d’un côté les « maudits », à savoir les cadavres des « rebelles », Antoine et Cléopâtre à gauche (pour le spectateur). Presque en face, et toujours sur les marches, les deux meurtriers de César, Cassius et Brutus, dévalent l’escalier, tout en blanc, et semblant morts de peur. A leurs pieds, gît César, le dictateur assassiné aux Ides de mars 44.

Il y a donc sur cette toile toute une concentration de faits de la même période, mais pas absolument simultanés. En effet, la mort de César est antérieure de 13 ans à la victoire d’Actium remportée par Auguste en 31.

Essayons maintenant d’identifier les personnages qui sont au même niveau qu’Auguste.  Ils sont debout et presque tous tournés vers le prince. Le plus près d’Auguste, à gauche, se trouve un personnage probablement allégorique, en tunique rouge, généralement identifié comme le génie de Rome, et sur lequel s’appuie Auguste. Du même côté, sont placés les « politiques », à savoir d’abord celui qui sera le successeur d’Auguste, Tibère, fils de l’impératrice Livie, en toge verte et s’appuyant sur le rebord de l’estrade. On distingue nettement ensuite un guerrier : c’est Germanicus. A la gauche de Germanicus, on repère Agrippa, puis Mécène, en rose, et sans doute aussi Cicéron, un peu en arrière-plan et semblant fixer les spectateurs comme pour les prendre à témoins, et on comprend assez bien cette attitude étant donné les circonstances de sa mort en 43. Il est difficile en réalité d’identifier tous les membres de cet ensemble. La confrontation avec le célèbre cortège de l’Autel de la Paix, en 9, n’est pas pertinente et par ailleurs on peut se demander pourquoi Livie, mère de Tibère, n’est pas présente.

 

Derrière Auguste, Napoléon III et d’autres monarques…

Gérôme a développé un thème historique qu’il savait prometteur, à savoir l’exaltation de la dynastie napoléonienne. Il participe donc au mouvement qui magnifie les figures traditionnelles de pouvoir, vues comme modèles pour l’empereur régnant, dont la légitimité était fragile aux yeux de certains. Voilà pour le fond du sujet, celui de la glorification d’Auguste comme conquérant et surtout comme garant de la prospérité et de la paix, même si les historiens voient des ombres dans le règne d’Auguste[9].

Par ailleurs, les goûts propres et les convictions de Napoléon III ne pouvaient qu’être flattés par les choix de Gérôme. En effet, on sait que dans le cabinet de travail de l’empereur figuraient un immense plan de Paris et un tableau d’Ingres représentant Jules César. Il a lui-même rendu un hommage appuyé à César en composant une monumentale biographie de Jules César dont le manuscrit ne le quittait jamais, ouvrage réalisé à partir des Commentaires sur la guerre des Gaules et soigneusement rédigé avec de nombreux plans grâce à la collaboration de nombreux archéologues de l’époque. Toutefois, la figure de César ne laisse pas dans l’ombre celle de Vercingétorix, qui devient alors un héros à la mode, dans une Gaule qui commence aussi à intéresser le public… C’est encore Napoléon III qui appuya la création du Musée des  Antiquités Celtiques et Gallo-romaines de Saint Germain en Laye.

Mais l’intérêt de Napoléon III pour les antiquités romaines apparaît aussi dans des décisions assez peu connues : l’empereur avait fait réaliser des copies des peintures murales de La Maison de Livie sur le Palatin à Rome. On peut ainsi admirer les relevés faits par le peintre Joseph Fortuné Séraphin Layraud, qui avait obtenu en 1863 le grand prix de Rome de l’Ecole des beaux-arts de Paris. C’est d’ailleurs à ce Layraud qu’on doit les images sur ces fresques de la maison de Livie, Io surveillée par Argus ou encore Polyphème et Galatée, images qui ornaient naguère les manuels de latin. En effet, les peintures murales étaient depuis longtemps très abîmées et les illustrateurs photographiaient les copies de ces prix de Rome. Je signale que depuis peu ces peintures sont à nouveau visibles aujourd’hui in situ, sur le Palatin, mais au prix de plusieurs heures d’attente.

À l’époque de Napoléon III, une intense activité archéologique régnait à Rome et précisément sur la colline du Palatin dès 1860. Napoléon III fit alors acheter, lors de ces fouilles, des parcelles des Jardins Farnèse. Et c’est aussi à cette période-là, en 1863 précisément, qu’on découvrit dans la campagne romaine la fameuse statue d’Auguste, dite de Prima Porta et qui figure sur la couverture du catalogue de l’exposition du Grand Palais (op. cit.).

Napoléon III et ses amis se passionnaient aussi pour des fouilles plus proches et il est bien connu que, par exemple, le théâtre gallo-romain de Champlieu, dans l’Oise, avait été visité par l’empereur et ses proches.

Dernier élément qui montre que l’empereur s’intéressait activement  à la civilisation romaine  et surtout militait pour que la France puisse  conserver et montrer les trésors de l’antiquité,  c’est lui qui fit acheter la collection du marquis Campana, un des trésors du Louvre aujourd’hui. Que Napoléon III se soit intéressé à la Rome antique et à la Gaule romaine, c’est un fait, mais que les contemporains aient vu en lui un nouvel Auguste, c’est évidemment autre chose. Et pourtant, l’Anglais Chadwick le félicite ainsi, d’après ce que rapporte Eric Anceau[10] : « Sire, il fut dit d’Auguste qu’il trouva Rome faite de brique et qu’il la laissa de marbre, il pourra être dit de vous que vous trouvâtes un Paris de mauvaises odeurs et que vous le laissâtes agréable ».

On pourrait en rester là, dans la réflexion sur tout ce que recèle le tableau, mais on occulterait une partie de la réalité. En effet, le peintre lui-même s’est placé délibérément sous le patronage de Bossuet. Voilà qui ne manque pas d’étonner le public d’aujourd’hui, bien éloigné des préoccupations de l’aigle de Meaux ! Il faut donc voir dans quel sillage le peintre cherche à se glisser. Le texte de Bossuet auquel il se réfère explicitement est un passage du Discours sur l’Histoire Universelle, première partie, neuvième époque. Pour Bossuet, cette neuvième époque commence en 552 av J.C. et va jusqu’à l’ère chrétienne. En quelques pages, l’historien retrace à l’intention du dauphin les événements de la république romaine, qui établit son pouvoir, notamment dans le Moyen-Orient. Cette période se termine par les guerres civiles entre chefs et par le triomphe d’Auguste.

Lisons rapidement le dernier paragraphe de Bossuet et retrouvons les peuples représentés et cités par le peintre, ainsi que « l’illumination » finale : « Tout cède à la fortune de César. Alexandrie lui ouvre ses portes ; l’Egypte devient une province romaine ; Cléopâtre qui désespère de la pouvoir conserver, se tue elle-même après Antoine ; Rome tend les bras à César, qui demeure, sous le nom d’Auguste et sous le titre d’empereur, seul maître de tout l’empire. Il dompte, vers les Pyrénées, les Cantabres et les Asturiens révoltés : l’Ethiopie lui demande la paix ; les Parthes épouvantés lui renvoient les étendards pris sur Crassus, avec tous les prisonniers romains, les Indes recherchent son alliance ; ses armes se font sentir aux Rhètes ou Grisons, que leurs montagnes ne peuvent défendre ; la Pannonie le reconnaît ; la Germanie le redoute, et le Veser reçoit ses lois. Victorieux par mer et par terre, il ferme le temple de Janus. Tout l’univers vit en paix sous sa puissance, et Jésus-Christ vient au monde[11]».

On est forcément sensible, dans ce noble passage, aux effets produits par l’accumulation des noms propres de vaincus, ceux-là même que Gérôme a notés dans son inscription. On constate aussi que l’effet rhétorique d’accumulation est tempéré par le présent de narration qui actualise les faits, que le tableau fixe pour, l’éternité. Enfin, on apprécie la pointe finale du passage, à la fois simple et grandiose… Il faudrait confronter les victoires choisies par Bossuet et reprises par Gérôme, à toutes celles qu’Auguste a effectivement remportées et que relatent aussi bien les Res Gestae d’Auguste que les historiens latins. Mais ce n’est pas le point de vue qui nous intéresse aujourd’hui. Ce qu’il faut plutôt remarquer, pour terminer, c’est que Gérôme renvoie, derrière Napoléon III, et derrière Napoléon Ier, à Louis XIV lui-même.

C’est en effet pour son fils le dauphin que Bossuet avait rédigé le Discours sur l’Histoire Universelle, afin de faire comprendre au futur roi la grandeur de sa mission et le plan divin dans lequel elle s’inscrivait. Ainsi Gérôme par rapport à Napoléon III se situait comme Bossuet par rapport à Louis XIV. Il tentait de proposer un catéchisme à l’usage du peuple français. Par ailleurs, nous savons que Gérôme s’intéressa aussi au XVIIe siècle et à ses grands hommes (ainsi en peignant un Louis XIV et Molière (1862) et surtout La réception du grand Condé par Louis XIV et en présence du dauphin, tableau de 1878).

Dans ce Siècle d’Auguste de Gérôme éclate donc l’éloge d’Auguste mais aussi celui de Louis XIV et de sa politique pacifique (au moins pour un temps). Et c’est ici qu’il faut évoquer un autre tableau du musée, que l’accrochage récent avait rapproché du tableau de Gérôme, c’est le tableau de Louis de Boullongne, dont le sujet est identique : Auguste fait fermer les portes du temple de Janus.

 

     Auguste fait fermer les portes du temple de Janus par Boullongne - Musée de Picardie

 

Ce tableau peint en 1681 traite le sujet d’une manière plus conventionnelle, sans composition allégorique et sans mise en scène théâtrale. Auguste n’y est pas exalté sur un trône comme un Jupiter Capitolin, c’est le personnage en manteau de pourpre qui, la main levée, ordonne qu’on ferme les portes du temple. Derrière Auguste, le peintre Boullongne célébrait Louis XIV et la récente signature de la Paix de Nimègue qui mit fin à la guerre de Hollande.

La référence à Louis XIV est donc manifeste et on peut se demander aussi si le choix du titre du tableau de Gérôme n’a pas été également inspiré au peintre par le titre de l’ouvrage de Voltaire, Le Siècle de Louis XIV, ouvrage qui rend compte du prestige littéraire et artistique de ce siècle.

En fait, pour en revenir au mur sud du salon rouge, aujourd’hui, à la place du tableau de Boullongne, se trouve un autre tableau traitant le même sujet et dû au peintre Van Loo, tableau de 1735. Il est accroché à droite, en haut, du tableau de Gérôme.

 

Le salon rouge du Musée de Picardie.

 

Ce sont donc souvent des tableaux à sujet historique, et dont la valeur morale est avérée, qui semblent faire l’objet de ce mouvement Auguste est debout sur la première marche du temple de Janus. Dans la main gauche, il tient une branche de laurier, l’autre main est étendue vers les trois prêtres à qui il ordonne de fermer les portes du temple.

Reste maintenant à expliquer un dernier mystère. Pourquoi est-ce à Amiens que se rencontrent ces tableaux historiques exaltant la paix que fait régner le Prince ?

La Paix à Amiens

J’ai déjà fait allusion à la création du musée grâce à la Société des Antiquaires de Picardie et au mécénat d’état qui s’est développé à partir de ce moment-là, donc dans les années 1864 et suivantes. En fait, il faut remonter un peu plus haut et évoquer un événement que tous connaissent de nom : la Paix d’Amiens, le 23 mars 1802.

Pour décorer les lieux, l’Etat envoya à Amiens - où la paix entre la France et l’Angleterre devait être signée (hélas pour peu de temps) - un certain nombre de tableaux qui furent donc accrochés à l’Hôtel de Ville. Parmi ces tableaux, on notera La mort de Priam de Regnault, le tableau de Vien Marc-Aurèle fait distribuer au peuple des aliments et des médicaments dans un temps de famine et de peste, tableau de 1783 envoyé également à Amiens par le premier consul. Il faut évidemment mentionner les toiles de Van Loo, avec les deux Chasses exotiques, et le tableau avec Auguste, traitant le même sujet que Boullongne, un siècle avant Gérôme. 

Cette très éphémère Paix d’Amiens fut cependant immortalisée par un autre tableau que réalisa en 1853 le peintre Ziegler, et également dans les collections du musée. On y voit les représentants des nations, dont Joseph Bonaparte pour la France, ainsi que le maire de la ville, Augustin Debray, et l’évêque constitutionnel, Dubois de Rochefort. Ce tableau fut exposé à Paris au salon de 1853 puis envoyé immédiatement à Amiens.

Un mécénat d’Etat s’était donc mis en place en 1802. Il s’amplifia avec le Second Empire et dura tout le XIXsiècle, faisant d’Amiens un lieu majeur pour la peinture d’histoire du siècle.

Citons parmi les dépôts de cette période :

-          Le tableau de Picou, Cléopâtre dédaignée par Octave, qui sera prochainement présenté au public par Olivia Voisin, conservateur du musée, responsable des peintures du XIXe.

-          Le tableau de Guérie envoyé en 1867 et représentant l’impératrice Eugénie visitant les cholériques, dont notre collègue Louise Dessaivre a parlé l’an dernier[12].

-          Et, pour la période qui suit l’empire, le tableau de Ferrier, intitulé Mères maudissant la guerre, envoyé en 1890.

Ce sont donc souvent des tableaux à sujet historique et dont la valeur morale est avérée qui semblent faire l'objet de ce mouvement de mécénat d’Etat, et il était intéressant de reconnaître, dans le tableau de Gérôme exaltant la paix et les arts comme fruits de la Paix, la présence d’un personnage historique dont le nom même est devenu un nom commun,

Mécène, ami de Virgile, ne l’oublions pas. Mais si le sujet du Siècle d’Auguste est d’abord romain, il subit diverses influences, principalement napoléonienne et louis quatorzienne. Certains penseront qu’une telle stratification alourdit le propos et le rend confus. D’autres diront que cela le conforte et l’enrichit.

D’un point de vue esthétique, les impressions peuvent varier. Selon sa culture, ses goûts, chacun appréciera diversement la composition de Gérôme mais on doit reconnaître qu’elle revêt une signification particulière au cœur de notre musée et qu’il est bon de se demander pourquoi et comment un peintre s’est inscrit dans un mouvement particulier.

Ce mouvement est double. C’est d’abord celui qui vise à démocratiser l’art, mouvement très sensible dans la seconde moitié du XIXe siècle et c’est aussi le mouvement qui cherche à asseoir un pouvoir politique idéalement fragile sur la base solide de la tradition et de la religion, vues alors comme garantes du bien essentiel de l’humanité, qui est la Paix.

 

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[1] Catalogue d’exposition Auguste, Réunion des musées nationaux, 2014.

[2] On sait que Napoléon aimait particulièrement la tragédie de Corneille Cinna ou la clémence d’Auguste.

[3] Le budget global destiné aux arts pour la manifestation était de 300 000 francs or, ce qui correspondait à 2 pour cent du budget de la France. 

[4] Paris Ledoyen.

[5] Diuus Augustus, C.

[6] Robert Etienne explique bien, dans son Siècle d’Auguste (Paris Armand Colin 1970) que  ses pouvoirs reposaient sur les deux bases que sont l’imperium et la tribunicia potestas.

[7] Cf. L’abondante bibliographie sur le sujet, en particulier Virgile et le mystère de la IVème églogue, de J. Carcopino (Paris 1930), et l’article de P. Courcelle « Les exégèses chrétiennes de la quatrième églogue », dans Revue des Etudes Anciennes 1957.

[8] Les huit sibylles sont peintes dans une chapelle absidale. La dernière, à droite, dite Tiburtina, sibylle de Tibur, montre à l’empereur Auguste, agenouillé au Capitole, la Vierge et son fils, qui doit naître sous le règne d’Auguste. On constate donc qu’au début du XVIe siècle, ce messianisme était bien vivant.

[9] Ce que Robert Etienne, op.cit., appelle, derrière les félicités du siècle, ses réalités et ses ambigüités.

[10] Cf. Eric Anceau Napoléon III, Tallandier 2008, p.362. La note renvoie à George Malcom Young, Victorian England Portrait of an Age, Londres, Oxford UP, 1936, p.11.

[11] p.158 du tome VIII des Œuvres complètes de Bossuet, Paris, Berche et Tralin 1885.

[12] Louise Dessaivre-Audelin : L’impératrice Eugénie au chevet des Amiénois victimes du choléra, 2013 Encrage Edition.

 

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Séance publique du 24 janvier 2017

 

Communication de

Monsieur Bernard PHAN

ancien professeur d'histoire au lycée Henri IV

 

 

ENSEIGNER L’HISTOIRE OU LE « ROMAN NATIONAL » ?

 


Depuis quelques décennies revient de façon récurrente - le plus souvent lors de la rentrée scolaire ou à l’occasion de la mise sur le marché de nouveaux manuels d’histoire - la même lamentation : les jeunes Français ne connaissent plus leur histoire car on n’apprend plus l’histoire à nos enfants ! Et d’évoquer, à l’appui de l’accusation : les lacunes des manuels ; en particulier, la méconnaissance voire l’ignorance des dates ; la disparition de certains souverains ou de grands personnages plus contemporains. L’histoire des peuples de contrées plus lointaines, comme l’empire du Monomotapa, tiendrait par contre une place excessive dans les cours et les ouvrages d’histoire des élèves… De ces caractères nouveaux de l’enseignement de l’histoire découleraient des ignorances et des confusions qui empêcheraient les enfants et les adolescents d’acquérir les repères historiques dont ils ont besoin pour construire leur identité nationale. À l’appui de l’accusation, on dresse un catalogue de tous les manques repérés dans les manuels incriminés. Vercingétorix, Louis XIV, Condé, Colbert et Napoléon y tiennent le plus souvent une place de choix.
On reproche aussi à l’enseignement de l’histoire, depuis une vingtaine d’années, de caricaturer le passé et de se complaire dans l’analyse, avec une insistance excessive, des périodes les plus sombres de ce passé. La traite négrière, la colonisation, dont on ne présenterait que le côté dit « négatif », sont au cœur de ces récriminations, pour ne rien dire du régime de Vichy. Une telle lecture de l’histoire inciterait alors la jeunesse du pays à la repentance, voire à une détestation de soi.
Pour remédier à une telle situation, le plus souvent présentée de façon excessive, une solution s’imposerait : le retour à l’enseignement du « roman national ». Certains de ces critiques, plus prudents, parlent de « récit national », tel que l’avaient vulgarisé les ouvrages d’Ernest Lavisse sous la IIIe République. Partant de Vercingétorix pour aboutir à Charles de Gaulle, les jeunes Français rencontreraient Clovis, Charlemagne, Philippe-Auguste, François Ier, Louis XIV, Napoléon, Archinard, Savorgnan de Brazza, Faidherbe, Pasteur, Leclerc, etc. Cette liste ne prétend pas être complète pour évoquer cette galerie de toutes les gloires de la France dont les élèves doivent apprendre à être fiers. Au fond - tout comme l’École de Jules Ferry (telle qu’elle est mythifiée aujourd’hui) a été présentée comme le moyen de remettre sur pied une École qui aujourd’hui serait dans un état calamiteux - le retour au « roman national » est proposé comme la planche de salut de l’enseignement de l’histoire. Pour ce qui est de l’étude excessive des périodes sombres de l’histoire nationale, les politiques n’ont pas hésité à tenter, par la loi, de dire ce qui devait être enseigné. Pour l’instant la manœuvre n’a donné que des résultats limités mais qui n’en sont pas moins insupportables pour les historiens.

Les critiques formulées
Que sait-on de l’enseignement de l’histoire pour pouvoir affirmer qu’il est à reconstruire ? La seule lecture des manuels ou l’interrogation des élèves suffisent-elles pour évaluer ce qui a été effectivement professé en classe ? Mis à part l’élève et le professeur, nul ne sait - sauf le corps d’inspection, très peu nombreux et trop détourné de sa fonction de contrôle pour pouvoir vraiment remplir son rôle - ce que le maître a réellement dit et ce qu’il cherché à faire retenir par ses élèves. Aussi le sombre tableau que ses détracteurs font de l’enseignement de l’histoire demande à être analysé de façon critique car il est excessif. Les élèves, disent les censeurs, ne savent plus rien quand on les interroge. Mais c’est oublier qu’aujourd’hui nombre d’élèves apprennent bien moins pour mémoriser que simplement pour affronter un contrôle dont ils ont parfois négocié la date pour ne pas surcharger leur semaine. Puis ils s’empressent d’oublier pour retenir ce qui servira à affronter le contrôle suivant. À force de leur répéter que des machines leur fourniraient les réponses, qu’il était donc inutile d’apprendre par cœur, certains enfants ont fini par se laisser convaincre ! Quelques parents, encore plus convaincus que leurs rejetons, sont, sur ce point, encore plus responsables que l’École.
La méconnaissance des dates est souvent présentée comme la preuve irréfutable de l’affaissement de l’enseignement de l’histoire. La chronologie est un outil indispensable à l’historien, mais savoir des dates par cœur ne prouve rien du niveau de connaissance historique d’un individu. Ce qui ne veut pas dire qu’il faille abandonner la chronologie. Il semble au demeurant que ce ne soit pas d’aujourd’hui que quelques adolescents rencontrent des difficultés avec la chronologie. En effet, déjà en 1936, l’élève Labélure se faisait remarquer en affirmant que « Vercingétorix, né sous Louis-Philippe, avait battu les Chinois à Roncevaux… » ! Vous avez, bien sûr, tous reconnu la chanson célèbre Le Lycée Papillon. Par contre, il est vrai que les auteurs de programmes récents, en abandonnant la continuité chronologique, voire en inversant la succession des évènements, ont compliqué la tâche d’enseignement des professeurs et, plus encore, celle de compréhension des élèves. En effet, bien comprendre la seconde Guerre Mondiale, et en particulier les causes profondes et immédiates de son déclenchement, avant d’avoir étudié et compris l’accession des nazis au pouvoir ne peut que brouiller les repères, s’il en a, de l’élève lambda.
La critique des manuels doit, elle aussi, être faite avec précaution. Les manuels ne plaisent pas et comporteraient des lacunes. Mais ce ne sont que des outils dont les professeurs ne se servent pas tous de la même façon ! Certains s’en servent même très peu, voire presque jamais. Ils les considèrent comme une autre approche de la question et demandent aux élèves de les lire chez eux. Pour ceux qui les utilisent en classe, ils peuvent donc combler les lacunes que les censeurs font à ces ouvrages et faire de cette pratique un exercice formateur pour les élèves. Mais, si l’on est honnête, ces manuels ne méritent pas cet excès de reproches.
Les ouvrages scolaires d’histoire ont indéniablement gagné en qualité pour ce qui concerne l’iconographie, même s’il y a encore quelques améliorations possibles. Ils ont, mais pas tous, régressé en ce qui concerne la densité du texte d’auteur et l’apport d’informations à leurs lecteurs, c’est-à-dire aux élèves. Cela est dû au fait que l’éditeur cherche à satisfaire les multiples attentes contradictoires des professeurs qui, pour les uns, veulent un texte d’auteur fouillé, alors que d’autres rêvent d’un manuel ne fournissant que des documents, dont d’autres encore, mais pas tous, souhaiteraient que ces documents fussent commentés ! L’éditeur doit aussi penser qu’au-delà d’un certain volume, donc d’un certain poids, ce sont les foudres des mères de famille qu’il faudra subir à cause des dommages causés aux colonnes vertébrales des chères têtes blondes… Pour moi la raison principale d’une éventuelle baisse de qualité du contenu tient à l’interdiction injustifiée me semble-t-il, faite aux inspecteurs généraux de l’Éducation nationale (IGEN) de diriger les collections. Or, à ma connaissance, jamais un IGEN n’a été assez stupide pour tenter d’imposer à un professeur le manuel de la collection qu’il aurait dirigée. Les universitaires, du fait de moindres liens avec l’enseignement secondaire, ne se précipitèrent pas pour les remplacer.
Ce sont donc le marché et des non enseignants qui ont la responsabilité du niveau du contenu des ouvrages.

 

L’aventure du « roman national »
L’enseignement de l’histoire n’est donc peut-être pas aussi dégradé qu’on se plaît à le proclamer mais prétendre le restaurer par un retour au « roman national » est une illusion. L’expression même de « roman national » pose un sérieux problème déontologique : le roman est une œuvre de fiction. Même en parlant de récit national, on ne s’interdit pas d’enrichir l’évocation de faits exacts d’éléments imaginaires… pour l’enjoliver. Or l’École a pour fonction d’enseigner des savoirs, des connaissances les plus à jour possible. Depuis les années 60, des générations de professeurs se sont battues pour que les acquis de la recherche universitaire en histoire passent le plus vite possible dans l’enseignement élémentaire et secondaire. Avec un succès limité, certes, mais ce relatif échec n’invalide nullement le bien-fondé de la démarche. On ne va tout de même pas faire avec l’enseignement de l’histoire ce que les Soviétiques ont fait avec la biologie et Lyssenko ! Ni faire du professeur d’histoire un personnage qui l’apparenterait au « professeur d’esprit national » chargé dans l’Espagne franquiste de légitimer la rébellion de Franco Bahamonde et la guerre civile qui s’ensuivit. Surtout quand, d’un autre côté, on déplore le noircissement de l’histoire de certaines périodes, c’est à dire un travestissement de la réalité passée.
La difficulté n’est pas seulement de nature. Enseigner le « roman national », mais lequel car il y en eut plusieurs. Celui qui exalta la patrie et la République avant 1914 ? Mais c’est un outil dépassé : il combattait la volonté réactionnaire associée de la droite monarchiste et de l’Église catholique de détruire la République. Aujourd’hui l’Église est souvent plus à gauche que beaucoup de Français se réclamant de la gauche et elle ne combat plus la République ! Droite et gauche auraient besoin d’être redéfinies pour que l’on sache exactement de quoi l’on parle. Faut-il revenir au « roman national » de l’entre-deux-guerres qui glorifiait la paix et tentait de faire adhérer à la Société des Nations pour garantir la paix d’après Versailles ? Mais le contexte a changé. Et de toute façon, revenir à une instrumentalisation de l’histoire serait une régression insupportable. Le « roman national » et son contenu soigneusement sélectionné étaient tout à la fois une arme et un outil. Ils ne se comprennent que par rapport à ce que ce que la première devait combattre et le second devait construire, le problème de fond étant de légitimer la Révolution française et d’installer définitivement la République en démontrant qu’elle avait apporté aux Français des progrès indiscutables de tous ordres. Il s’agissait également de réaliser la fusion des provinces françaises en faisant prendre conscience aux petits paysans, dont l’horizon était limité, que leur commune s’inscrivait dans une France qu’il fallait « aimer car sa géographie l’a faite belle et son histoire l’a faite grande ». L’aventure du roman national commença dans le premier tiers du XIXe siècle. On en retrouve l’idée quand Louis-Philippe décida de faire de Versailles le « Musée de toutes les gloires de la France ». Il pensait qu’en devenant « Roi des Français » il avait enfin clos la Révolution et que les Français n’avaient plus qu’à « s’enrichir par l’épargne et le travail » pour pouvoir payer le cens et devenir électeur. Louis-Philippe avait considérablement sous-estimé les obstacles, à commencer par ses propres faiblesses, et la France dut attendre 1945 pour que les Français, résolus à abattre « la gueuse », fussent réduits à de trop maigres effectifs pour, du moins jusqu’à aujourd’hui, être autre chose qu’une butte-témoin psychologique et sociale de la société française.

 

L’histoire : une discipline exigeante
Si ce débat sur l’enseignement de l’histoire tourne le plus souvent au dialogue de sourds, c’est que l’on a trop tendance à oublier à quel point la discipline qu’est l’histoire a changé et s’est beaucoup rapprochée de sa définition la plus ambitieuse.
Si l’on pose que l’Histoire est la reconstitution la moins inexacte possible d’un passé révolu, l’historien sait que c’est une mission quasi-impossible car il a très peu de chances de disposer de toutes les sources et qu’il butera toujours sur les risques ne serait-ce que d’une mauvaise appréciation du contexte. Comme le juge d’instruction, l’historien doit instruire à charge et à décharge et s’interdire de soutenir un point de vue particulier. Il doit éviter le pathos, l’excès de sentimentalisme. Sur ce point, par exemple, il est possible de condamner les programmes qui, pour l’enseignement des guerres du XXe siècle, s’en tiennent à « l’expérience combattante » sans rien sur les éléments politiques, économiques sociaux, diplomatiques. On doit confronter tous les points de vue, y compris ceux de l’adversaire, surtout sur les questions controversées. Les Britanniques et les Français eurent devant la décolonisation une réaction et firent des choix politiques tout à fait différents. Parmi les multiples facteurs d’explication, le contexte dans la durée joua un rôle particulièrement important. Il faut toujours contextualiser le problème que l’on étudie. Le péché d’anachronisme est la faute majeure de l’historien. Les grands personnages dont on déplore la disparition paraissent, dans les manuels de Lavisse, caricaturaux aux professeurs d’aujourd’hui. L’historien ne doit jamais oublier qu’un individu peut changer, qu’il peut devant deux situations différentes se révéler différent de l’image que la première de ces situations avait donnée de lui. Ainsi étudier le De Gaulle de 1958 n’a rien à voir avec l’étude de celui de 1940 sinon que la personne est la même et que l’image de 1940 peut servir à dissimuler certaines données de 1958.

 

Les humbles pris en compte
Dans cet exercice difficile d’écriture de l’histoire, les « romans nationaux » des petits Lavisse furent écrits en valorisant une histoire qui était encore pour l’essentiel celle des puissants, des dirigeants politiques. Mais depuis, la discipline a intégré tout l’apport de l’Ecole des Annales. Elle a donné aux petits, aux humbles, toute la place qui leur revient. Du seul fait que sans eux, ceux qui avaient antérieurement le monopole de l’histoire n’auraient pas réalisé grand-chose. Louis XIV ne put construire Versailles que parce que vingt millions de Français lui en donnèrent les moyens, si l’on suit l’analyse de Goubert. Mais pourquoi ne pas rappeler, comme l’a montré Bluche, que Versailles n’absorba que 16 % de la richesse du royaume et ne fut pas le scandaleux gaspillage dénoncé par les farouches adversaires de la monarchie. Pour ne rien dire de tout ce que rapporte aujourd’hui encore ce fabuleux investissement. Mais, outre que l’histoire s’enrichit chaque jour qui passe, l’apport de l’Ecole des Annales a contribué à faire apparaître l’histoire des femmes, des bonnes, des fous... Toutes les études qui ont permis à Pierre Chaunu l’écriture de La naissance de l’intime permettent de montrer quand et comment les femmes se relevèrent pour cuisiner debout et comment le couloir permit réellement de disposer d’une intimité. Pour ne rien dire de la multiplication des cheminées qui rendirent cette intimité plus douillette ! Comment faire le choix de ce que l’on enseigne à l’élève et de ce qu’on lui laisse le soin de découvrir seul, sauf à alourdir l’horaire consacré au cours d’histoire au prix d’une guerre civile entre professeurs.

 

Un public scolaire différent
Le public qui apprend cette histoire a lui même beaucoup changé. La France, du fait de la très forte asthénie démographique qui la caractérisa de 1815 à 1942, a toujours été une terre d’immigration. Et, selon les auteurs, entre le quart et le tiers des Français ont au moins un ancêtre d’origine étrangère. Mais toutes ces générations d’immigrés, dont l’accueil fut parfois rude au point d’être douloureux, n’ont pas obéi aux mêmes mobiles et ne sont pas venues avec les mêmes objectifs. Jusqu’à la seconde Guerre Mondiale, si l’on en croit les témoignages de ceux qui sont encore vivants, ou de leurs enfants, ces hommes et femmes avaient choisi de venir s’installer en France et d’y faire leur vie. D’où leur volonté de se fondre dans l’ensemble français au point d’y disparaître comme étrangers et de faire oublier qu’ils étaient d’installation récente en France. Majoritairement européens, s’ils avaient reçu un enseignement sur la colonisation, il n’était pas très éloigné de celui dispensé en France.
Les immigrés d’après 1945, majoritairement venus des anciennes colonies françaises, sont venus sur incitation du colonisateur qui avait besoin de leur force de travail. Quelques autres sont venus de leur initiative mais pour échapper à la misère économique ou à d’insupportables violences du fait de guerres civiles ou des agissements de régimes autoritaires. Jusqu’à la décision d’autoriser la venue de leurs familles, dans la décennie 70, ces immigrés économiques étaient réputés devoir rentrer chez eux au terme de leur vie professionnelle. Des Algériens sont venus travailler en France pendant que les jeunes Français, en âge d’entrer sur le marché de l’emploi, étaient envoyés en Algérie combattre pour tenter de conserver l’Algérie dans le giron français. Outre que la société française fit globalement encore moins d’efforts pour les accueillir que pour les générations antérieures, la guerre d’Algérie installa une prévention plus ou moins forte à leur égard dans la société métropolitaine. Cette prévention juridiquement condamnable, moralement contestable, est intellectuellement assez facile à comprendre. Lorsqu’on enseigne à leurs petits-enfants l’histoire de France des années 1950-1960, ils sont porteurs de mémoires différentes, douloureuses et encore vives.
Ils sont, de surcroît, en mesure de trouver d’autres interprétations des évènements qu’ils étudient et ne manquent pas de le faire. Seule une présentation rigoureuse, documentée, équilibrée peut permettre au professeur de n’être pas contesté. Toute présentation biaisée reviendrait à faciliter la propagation de la « théorie du complot ».

 

Cela ne doit en aucun cas être une justification pour travestir l’histoire, en cédant à la mode de la repentance jusqu’à la falsification comme on en connaît quelques exemples. L’étude de la traite négrière est indispensable car ne pas l’étudier serait falsifier l’histoire dont elle est une composante. Pour autant la société française d’aujourd’hui n’a pas à s’en repentir, sauf ceux qui auraient récemment acheté des esclaves avant de se raviser ! Si elle fut aussi largement pratiquée, y compris par Voltaire, l’indépassable soutien du faible à son époque, c’est que les plus hautes autorités morales l’avaient déclarée licite. Importance du contexte ! On doit en connaître l’histoire pour éviter qu’elle ne revienne, ce qui oblige à préciser qu’elle ne fut pas le monopole des Européens et qu’elle n’a pas forcément disparu, même si elle obéit de nos jours à des modalités légèrement différentes.
De même l’enseignement de l’histoire de la colonisation ne doit pas être caricaturé. Fruit d’un rapport de force et d’un état d’esprit, elle fut un état du monde temporaire dans lequel les colons n’auraient jamais dû croire pouvoir s’installer, sauf à avoir exterminé la population d’origine. Pour n’avoir pas assez lu Lyautey, certains Français firent l’erreur de considérer la colonisation comme définitive et appelée à durer.
S’agissant de Vichy et la Résistance, il est temps de sortir du double mensonge gaulliste et communiste et de faire bénéficier les élèves de conclusions établies par les chercheurs parfois depuis un bon moment. Certes Vichy fut marqué par l’antisémitisme mais 75 % des Juifs vivant en France en 1939 étaient encore vivants en 1945, ce qui fait de la France le troisième pays en Europe soumise à l’occupation allemande pour le sauvetage des Juifs. De même les Français d’extrême droite, en particulier les lecteurs de l’Action Française ne furent pas tous des collaborateurs, tout comme les militants du Mouvement contre le racisme ne passèrent pas tous à la Résistance comme le montre l’ouvrage d’Epstein, paru en 2008 : Un paradoxe français ; antiracistes dans la collaboration, antisémites dans la résistance. Éclairage renforcé par celui d’Alain Michel en 2014, Vichy et la shoah ; enquête sur un paradoxe français. Au lieu de passer un temps fou sur la rafle du Vel d’hiv, qui n’apprend pas grand-chose, l’analyse de l’antisémitisme chrétien sur la longue durée et une analyse fine de la survie de l’antisémitisme, mais sous une forme sournoise, dans notre société seraient plus formatrices de l’esprit de jeunes citoyens.

 

Conclusion
C’est pourquoi un enseignement rigoureux de l’histoire est tout à fait important pour expliquer que les choses furent beaucoup plus complexes que la mémoire, du fait de son caractère affectif, ne porte à le penser. À une époque où nombre d’élèves cèdent à la sinistre « théorie du complot », enseigner une histoire biaisée et partisane, niant la réalité de mémoires douloureuses, ne peut que renforcer cette théorie. D’autant que les vieux pays développés sont menacés de perdre le monopole de l’écriture de l’histoire du monde. La supercherie n’apparaîtrait que plus rapidement au grand jour.
Pour autant rien n’interdit d’améliorer l’enseignement de l’histoire par des horaires décents et des programmes qui fournissent les bases d’une culture historique que chacun se construira d’autant plus volontiers et d’autant plus facilement qu’on lui aura donné la maîtrise des éléments fondamentaux indispensables. Pour conclure, l’enseignement de l’histoire dans l’École française, même s’il est perfectible, n’est pas aussi indigne que d’aucuns le prétendent et n’aurait absolument rien à gagner en tentant l’impossible exercice d’un retour à Ernest Lavisse.

 

 

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2017 -  L’Académie des Sciences Lettres et Arts d’Amiens vient de publier le tome LXXX de ses Mémoires.

 

Cet ouvrage regroupe les communications des académiciens qui ont été présentées en 2015 et 2016 par leurs auteurs en séance publique ou privée, ainsi que le discours de réception d'une nouvelle membre titulaire. Les sujets sont variés : ils ont trait à la science, à l’histoire, aux arts, à la littérature, etc. On peut se procurer cet ouvrage auprès de l’Académie ou à la librairie Martelle à Amiens.
Sont encore disponibles : les tomes de nos Mémoires précédents, ainsi que deux ouvrages consacrés l’un au poète Jean-Baptiste Gresset (publié en 2010), l’autre à Antoine-Augustin Parmentier (publié en 2013).

                                                                                                                   

                                                                                  Sommaire du Tome LXXX :



         2015

Monique Crampon : « Le siècle d’Auguste », tableau de J. L. Gerôme (1855) au musée d’Amiens : histoire romaine, pouvoir et religion.

Michel Perrin : Politique et théologie.

Emile Mériaux : Un Picard savant minéralogiste, René Just Haüy.

Jean-Pierre Cordier : Sur les traces de Vitus Bering au Kamtchatka. Une  évocation de ses voyages (1725/1731 et 1733/1741) à l’extrême Est de la Russie.

Etienne de Jenlis : Xavier de Hauteclocque, grand reporter : un journaliste picard face à la montée du nazisme.

Bernard Phan : La mémoire de la Grande Guerre et le tourisme dans le département de la Somme.

Marie-Claude Zeisler : Guillaume Apollinaire en Picardie pendant la Grande Guerre.

Gérard Albertin : Hommes, vignes et vins en Algérie (1-2)

Jean-Paul Dupouy : Jean Lurçat (1892-1966), un artiste engagé, témoin de son temps.

Jean-Marie Wiscart : Sciences, arts et lettres dans une station thermale au XIXe siècle : Bagnères-de-Bigorre.

         2016

Emile Mériaux : La craie, une richesse pour la Picardie.

Vincent Haegele : Un roman d’anticipation inédit, du début XIXe siècle, découvert à la Bibliothèque Municipale de Compiègne.

Bernard  Galtier : Ces nouveaux anglicismes qui nous viennent ...du français.

Jean-Pierre Cordier : Hannibal, émissaire du tsar : un destin hors norme.

Philippe Lacoche : Roger Vaillant : Drôle de vie, drôle de jeu.    

Daniel Compère : Les romanciers populaires dans la Grande Guerre.

Gérard Albertin : Anges et démons dans l’art, la permanence d’une inspiration.

André Guerville : Les cimetières et l’art funéraire dans la Somme.

Francis Heux : L'agriculture de la Somme, hier et aujourd'hui.

Réception de Nicole Faille. Discours de remerciement : Histoires de perles.
Discours de réponse de Maurice Laude : Le pinard pendant la grande guerre.

Bernard Phan : Le Brexit, une remise en perspective.


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 Sommaire du tome LXXXI

(publication en juin 2019)

 

  2017

Bernard Phan : Enseigner l’histoire ou « le roman national ».

Marie-Claude Zeisler : À la découverte du peintre romantique allemand Caspar David Friedrich.

Olivier de Baynast : Léon Goudallier, poète picard et picardisant de Hangest.

Alain Carlier : Héraldique et mémoire.

Jean-Roger Wattez : La crise politique du Seize-Mai évoquée en consultant un journal daté du 15 décembre 1877.

Louise Dessaivre : Les Jussieu, une dynastie de botanistes au siècle des Lumières (1680-1789).

Jean-Claude Marzec : Charles de l’Escluse d’Arras, « le vrai monarque des fleurs » : un initiateur de la botanique moderne au XVIe siècle.

Jean-Paul Dupouy : L'or bleu : du Pays de Cocagne à la ville Rose.

Monique Crampon : Robert Mallet et le jardin.

Bernard Devauchelle : Victor Pauchet d’Amiens, un grand chirurgien, un grand homme.

(« Victor Pauchet d’Amiens : a great surgeon and a great man as well »).


  2018

Jean-Marie Wiscart : Faire face dans l'épreuve (1914-1917) : le pasteur Jacques Kaltenbach.

Michel Perrin : Les interprétations du verset "Tout pouvoir vient de Dieu" à l'époque carolingienne.

Francis Heux : L‘espace villageois.

Bernard Phan : Va-t-on vers une désoccidentalisation du monde ?

Philippe Lacoche à propos de ses deux derniers ouvrages : Le chemin des fugues et La Baie fait un somme.

Marie-Claude Zeisler : Guignemicourt et son histoire.

Nicole Faille : Le peintre Braïtou-Sala, l’élégance d’un monde en péril.

Jean-Roger Wattez : Les relations entre la guerre de 1914-1918 et la flore, la végétation et le fleurissement en Picardie.

Marie-Renée Diot : Goethe, homme politique.

Jean-Pierre Cordier : Sir Martin Frobisher : pigeon ou faisan ?

 

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